Le Raval et les deux idiots
Two Schmucks — "deux idiots" en yiddish — a ouvert en 2017 dans le quartier du Raval, à Barcelone. Le Raval est le quartier le plus cosmopolite et le plus brut de la ville — ancien quartier rouge, melting-pot de communautés pakistanaises, marocaines, filipines et latino-américaines, avec des ruelles étroites où la lessive sèche aux balcons et où les enfants jouent dans les placettes. Ce n'est pas le quartier où l'on attend un bar classé parmi les meilleurs du monde.
Moe Aljaff, cofondateur avec AJ White, a choisi le Raval délibérément. Le loyer était accessible. Le quartier avait une énergie brute, authentique, débarrassée des prétentions du Born ou de l'Eixample. Et surtout, le Raval correspondait à la philosophie de Two Schmucks : le bon cocktail n'a pas besoin d'un cadre luxueux pour exister.
L'histoire d'un outsider
Aljaff n'a pas suivi le parcours classique des bartenders de renommée internationale. Pas de formation dans un bar londonien prestigieux, pas de stage au Dead Rabbit ou au American Bar du Savoy. Son parcours est celui d'un autodidacte qui a appris par l'expérimentation, les erreurs et une curiosité insatiable.
Cette position d'outsider est devenue un atout. Libre des conventions de l'industrie, Aljaff a pu construire un bar à son image — irrévérent, généreux, sans hiérarchie entre les clients, le personnel et les produits. Two Schmucks ne ressemble à aucun autre bar du monde, parce qu'il n'imite aucun autre bar du monde.
Le bar de 40 mètres carrés
Two Schmucks occupe un espace minuscule — environ 40 mètres carrés, avec un comptoir pour une dizaine de clients et quelques tables. La taille du lieu est une contrainte qui est devenue une force. L'intimité du bar crée une proximité entre les bartenders et les clients qui serait impossible dans un espace plus grand. Chaque client est vu, accueilli, engagé dans une conversation.
Le menu est délibérément court — huit à dix cocktails, décrits en une phrase. Les prix sont modestes pour un bar de ce calibre : 10 à 12 euros le cocktail en 2025, soit deux à trois fois moins que les bars comparables de Londres ou de New York. Cette accessibilité n'est pas un compromis sur la qualité — c'est une déclaration de principes.
La montée au classement mondial
L'entrée de Two Schmucks dans le classement des World's 50 Best Bars, quelques années seulement après son ouverture, a été l'une des surprises du monde du bar. Comment un bar de quartier de 40 mètres carrés, dans le quartier le plus populaire de Barcelone, pouvait-il figurer aux côtés du Connaught Bar de Londres ou du Atlas de Singapour ?
La réponse est dans le produit. Les cocktails de Two Schmucks sont d'une qualité remarquable — équilibrés, créatifs, préparés avec des ingrédients frais et des techniques précises. Mais ce qui distingue le bar, c'est l'expérience globale : l'énergie, l'hospitalité, la musique, le sentiment d'être accueilli dans un lieu vivant plutôt que dans un musée du cocktail.
Le classement a transformé Two Schmucks. La clientèle est devenue internationale — des bar tourists du monde entier font le détour par le Raval pour y boire un cocktail. L'équipe s'est agrandie. Mais Aljaff a veillé à ce que l'esprit du bar reste intact : pas de réservation, pas de dress code, pas de supplément pour la renommée.
La philosophie de l'hospitalité
L'hospitalité selon Aljaff est radicalement simple : traiter chaque client comme un invité chez soi. Le bartender sort de derrière le comptoir pour accueillir les arrivants. Les cocktails sont expliqués sans jargon. Les clients qui hésitent sont guidés avec patience, pas avec condescendance. Les habitués du quartier — les voisins marocains, les étudiants, les artistes fauchés — sont accueillis avec la même chaleur que les bar tourists venus de Tokyo ou de New York.
Cette hospitalité est la clé du succès de Two Schmucks. Dans un monde du cocktail qui peut parfois sembler exclusif et intimidant, le bar du Raval offre une alternative radieuse : un lieu où la qualité du cocktail et la qualité de l'accueil sont indissociables.
Barcelone et la scène cocktail espagnole
Barcelone est devenue l'une des grandes villes du cocktail européen. Le Paradiso (classé meilleur bar du monde en 2022), le Sips, le Dry Martini, le Bobby's Free — la ville compte une dizaine de bars de niveau mondial. La scène barcelonaise combine l'exubérance méditerranéenne, le savoir-faire technique et un sens du spectacle qui reflète la culture catalane.
Aljaff et Two Schmucks représentent le pôle opposé du spectre barcelonais — pas de spectacle, pas de concept élaboré, pas de porte cachée. Juste des bons cocktails dans un bar de quartier. Cette diversité — du spectaculaire au quotidien, du luxueux à l'accessible — est la marque d'une scène cocktail mature et vivante.
L'impact mondial
Le modèle Two Schmucks a inspiré des bartenders du monde entier. La preuve qu'un bar de quartier, avec un budget modeste et beaucoup de talent, pouvait atteindre le sommet du classement mondial a donné de l'espoir à des centaines de bartenders qui n'avaient ni les moyens ni l'envie d'ouvrir un bar luxueux.
Aljaff est devenu, presque malgré lui, un porte-parole du cocktail accessible et démocratique. Son message est clair et percutant : le meilleur bar du monde n'est pas celui qui a le plus beau décor ou le prix le plus élevé — c'est celui où les cocktails sont excellents, l'accueil est sincère, et les clients repartent plus heureux qu'ils ne sont arrivés.

