En 1918, Sir Frederick Smith, procureur général de Grande-Bretagne, est présenté à Tom Bullock au St. Louis Country Club. Ses hôtes américains le décrivent comme « the greatest artist in the United States in the manufacture of cocktails ». Smith note poliment que Bullock « semble certainement très resourceful ». Ce que personne ne mentionne — parce que c'est visible — c'est que Bullock est un homme noir servant une clientèle exclusivement blanche, dans un club ségrégé, au cœur des lois Jim Crow.
Tom Bullock naît en 1872 à Louisville, Kentucky. Il travaille probablement au Pendennis Club et au Kenton Club de sa ville natale à partir du milieu des années 1890, puis s'installe à Saint-Louis vers 1904 pour rejoindre le St. Louis Country Club. C'est là qu'il écrit The Ideal Bartender (1917) — le premier livre de cocktails connu écrit par un Afro-Américain.
Le livre est remarquable à double titre. D'abord pour son contenu : publié juste avant que le Volstead Act ne bannisse la profession, il préserve des dizaines de recettes qui auraient autrement été perdues pendant les treize années de Prohibition. Ensuite pour sa préface, signée par George Herbert Walker — banquier éminent, membre du country club, et grand-père du futur président George H. W. Bush. Walker loue les talents de Bullock dans des termes chaleureux — un geste de reconnaissance réel mais strictement encadré : Bullock reste derrière le bar, Walker reste devant.
Quand la Prohibition entre en vigueur, Bullock semble trouver un emploi comme serveur sur le Pennsylvania Railroad. L'homme que le procureur général britannique avait qualifié de plus grand artiste des cocktails sert des repas dans un wagon-restaurant. Il meurt en 1964, à quatre-vingt-douze ans, largement oublié. The Ideal Bartender, son héritage, attend la renaissance cocktail du XXIe siècle pour être redécouvert et reconnu comme un document historique majeur.
