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Mixologie
Techniques

Shakers en laiton et en argent : l'âge d'or de l'équipement de bar

Mixologie
9 juin 2025
6 min de lecture

Avant l'acier inoxydable (1919), les shakers étaient en laiton plaqué argent, en EPNS ou en argent massif. Ces objets, fabriqués par Christofle, WMF et Loftus, sont aujourd'hui des pièces de collection — et certains bartenders continuent de les utiliser.

Shakers en laiton et en argent : l'âge d'or de l'équipement de bar

L'ère des métaux nobles

Pendant soixante-dix ans — de 1850 à 1919, date d'introduction de l'acier inoxydable — les shakers à cocktail étaient des objets d'art en métal précieux. Laiton plaqué argent, EPNS (Electroplated Nickel Silver), argent massif (coin silver) : chaque matériau avait ses vertus et ses défauts, et les grands fabricants européens (Christofle à Paris, WMF en Allemagne, Loftus à Londres) produisaient des pièces d'une élégance que l'acier inoxydable n'a jamais égalée.

Les matériaux historiques

L'argent massif (coin silver) — Le matériau des tous premiers shakers, fabriqués à la main par des argentiers. Chaque pièce était unique, avec des variations de forme, de poids et de détail. L'argent massif est beau, lourd, avec une excellente conductivité thermique (le shaker devient glacé au toucher en quelques secondes de shaking). Mais il est mou — facile à déformer, ce qui provoque des fuites.

Le laiton plaqué argent — À partir des années 1870, les shakers sont standardisés par estampage à partir de feuilles de laiton minces, puis plaqués argent. Moins chers que l'argent massif, plus uniformes, mais toujours fragiles. Le laiton mince se déforme facilement — un shaker tombé sur le sol, ou serré trop fort, perd sa rondeur et ne ferme plus correctement.

L'EPNS (Electroplated Nickel Silver) — L'alliage qui a défini l'âge d'or. Le nickel silver (aussi appelé maillechort ou argentan) est un alliage de cuivre, de zinc et de nickel — pas d'argent du tout, malgré le nom. Plaqué par électrolyse d'une fine couche d'argent, l'EPNS est plus dur que le laiton, plus résistant à la déformation, et accepte un polissage miroir. Les versions EPNS de Christofle et WMF, fabriquées avant la Première Guerre mondiale, sont considérées comme les plus beaux shakers jamais produits.

Le Oxford Companion note que l'EPNS se déformait encore assez facilement sous pression, à moins d'être fabriqué en épaisseur considérable — ce qui le rendait lourd et cher. Paradoxalement, un EPNS trop épais perdait la flexibilité nécessaire pour briser le seal (le vacuum créé par la fonte de la glace).

L'acier inoxydable (1919) — La révolution démocratique. Léger, flexible, durable, incassable, bon marché. Mais il a perdu trois qualités de ses prédécesseurs : la beauté (l'acier brut est utilitaire), le poids (la sensation en main est moins satisfaisante), et la conductivité thermique (l'EPNS transférait la chaleur plus efficacement). Avec la Prohibition (1920-1933), le placage argent a disparu — les shakers sont devenus des estampages utilitaires de plus en plus fins et bon marché.

Les grands fabricants

Christofle (Paris) — Fondé en 1830 par Charles Christofle, orfèvre breveté du roi Louis-Philippe. Les shakers Christofle en EPNS, produits entre 1890 et 1930, sont les pièces les plus recherchées par les collectionneurs. Le modèle Parisien (type 3 — deux pièces métalliques sans passoire intégrée) en EPNS épais, avec poinçons Christofle, atteint des prix de 500 à 2 000 euros aux enchères.

WMF (Württembergische Metallwarenfabrik, Geislingen, Allemagne) — Fondée en 1853, spécialisée dans l'argenterie et les arts de la table. Les shakers WMF en EPNS, souvent de style Art Nouveau ou Art Déco, sont parmi les plus élaborés jamais produits. Certains modèles intègrent des motifs gravés, des poignées sculptées ou des finitions martelées.

Loftus (Londres) — W. R. Loftus, équipementier de bar anglais. Les catalogues Loftus du début du XXe siècle sont une source majeure de l'histoire du shaker. C'est Loftus qui a placé des publicités dans les livres de cocktails influents de Harry McElhone et Robert Vermeire dans les années 1920, baptisant le shaker à deux coupes métalliques « Boston shaker » — un nom dont l'origine reste un mystère.

Les shakers fantaisie de la Prohibition

La Prohibition américaine (1920-1933) a produit une explosion de shakers décoratifs pour usage domestique. Puisque boire était illégal, posséder un shaker était un acte de rébellion élégante — et les fabricants rivalisaient d'imagination :

  • Shakers en forme de zeppelin — L'ère de l'aviation inspirait des designs aérodynamiques
  • Shakers en forme de phare — Particulièrement populaires dans les maisons de bord de mer
  • Shakers en forme d'obus d'artillerie — L'héritage de la Première Guerre mondiale
  • Shakers en forme de pingouin, de coq ou de bouledogue — L'imagination n'avait pas de limites
  • Shakers en verre coloré avec bouchon en liège (type 5) — Conçus pour ne pas ressembler à des cocktail shakers (discrétion oblige). Mauvaises performances (le bec se bouchait avec la glace) mais inconspicuousness (qualité première quand l'alcool est interdit)

Ces shakers fantaisie n'étaient pas des outils de travail — ils étaient des objets de conversation pour les cocktail parties à domicile. Mais ils témoignent de l'importance culturelle du cocktail pendant la Prohibition : un objet qu'on possède, qu'on expose et qu'on utilise en société.

La collection : que chercher

Pour le collectionneur de shakers anciens, les critères de valeur sont :

L'âge — Pré-Prohibition (avant 1920) est plus recherché que post-Prohibition. Les pièces du XIXe siècle sont rares et très valorisées.

Le fabricant — Christofle, WMF, Loftus, Mappin and Webb, Elkington, Gorham. Les poinçons du fabricant sur le fond du shaker sont la preuve d'authenticité.

Le type — Le Parisien (type 3) est le plus collectionné, suivi du Boston original (type 2). Le cobbler (type 4) est plus courant et moins recherché, sauf les modèles Hauck originaux.

L'état — Le placage argent s'use avec l'usage. Un shaker avec placage intact vaut deux à trois fois plus qu'un shaker usé montrant le métal de base.

La provenance — Un shaker ayant appartenu à un bar célèbre, un bartender connu ou un personnage historique multiplie la valeur.

Les shakers modernes haut de gamme

La renaissance du cocktail a créé un marché pour des shakers modernes de haute qualité :

Cocktail Kingdom (New York) — La référence en équipement de bar professionnel. Leurs shakers en acier inoxydable, conçus par Greg Boehm, sont les plus utilisés dans les bars craft du monde.

Yukiwa et Birdy (Japon) — Les cobbler shakers japonais en acier inoxydable poli, usinés avec une précision d'horlogerie. Le bouchon s'ajuste au micromètre, le versage est fluide et contrôlé. Prix : 80 à 200 euros.

Salvatore Calabrese — Le légendaire bartender italien (Donovan Bar, Londres) utilise des Parisiens vintage EPNS qu'il collectionne depuis des décennies. Il a aussi collaboré avec des fabricants pour produire des répliques modernes en EPNS — un retour aux sources qui, selon le Oxford Companion, pourrait signaler un revival de ce matériau.

L'équipement de bar est un investissement à long terme. Un bon set de tins en acier inoxydable dure toute une carrière. Un shaker vintage en EPNS dure un siècle. Quel que soit le matériau, le meilleur shaker est celui qu'on utilise — pas celui qu'on expose.

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