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Mixologie
Rencontres

Tom Richter et la scène cocktail underground de Berlin

Mixologie
17 juin 2025
5 min de lecture

Berlin est devenue l'une des capitales européennes du cocktail grâce à des bartenders comme Tom Richter, qui ont transformé les bars clandestins de Kreuzberg et Neukölln en laboratoires de mixologie. Portrait d'une scène qui refuse les conventions.

Tom Richter et la scène cocktail underground de Berlin

Berlin, capitale inattendue du cocktail

Berlin n'est pas la première ville qui vient à l'esprit quand on pense aux grandes capitales du cocktail. Londres, New York, Tokyo, Singapour — les classements mondiaux favorisent des villes où le luxe et la gastronomie sont des institutions. Mais depuis le milieu des années 2010, Berlin s'est imposée comme un centre d'innovation cocktail d'une intensité particulière — une scène construite non pas sur le luxe mais sur l'expérimentation, le low-cost et l'esprit Do It Yourself.

Tom Richter incarne cette scène. Bartender formé dans les bars de Kreuzberg, il a contribué à définir ce que les Berlinois appellent le "cocktail underground" — des bars sans enseigne, sans menu, sans dress code, où la qualité du liquide dans le verre est la seule chose qui compte.

Kreuzberg et Neukölln : les quartiers du renouveau

La scène cocktail berlinoise est géographiquement concentrée dans deux quartiers de l'ancien Berlin-Est : Kreuzberg (surtout la partie SO36) et Neukölln. Ces quartiers, longtemps considérés comme marginaux, sont devenus depuis la chute du Mur en 1989 des laboratoires culturels — accueillant artistes, musiciens, squatteurs, puis entrepreneurs et bartenders.

Le loyer modéré — Berlin reste l'une des grandes villes les moins chères d'Europe occidentale — permet des expérimentations impossibles ailleurs. Un bartender peut ouvrir un bar avec un investissement minimal, dans un ancien magasin ou un sous-sol, et se concentrer sur les cocktails plutôt que sur le décor. Le bar berlinois typique est un espace brut, béton apparent, éclairage minimal, musique électro en fond — l'antithèse du bar d'hôtel luxueux.

La philosophie underground

Le cocktail underground berlinois repose sur plusieurs principes. L'accessibilité d'abord : les cocktails sont vendus entre 8 et 12 euros, soit deux à trois fois moins cher qu'à Londres ou Paris. Cette politique de prix n'est pas un choix par défaut mais une conviction — le bon cocktail ne devrait pas être réservé à une élite.

L'expérimentation ensuite. Les bartenders berlinois sont réputés pour leur approche sans tabou : fermentations sauvages, distillations artisanales, ingrédients foragés dans les parcs de la ville (baies de sureau, orties, feuilles de tilleul). Tom Richter est connu pour ses infusions longues — des macérations de plusieurs semaines qui extraient des saveurs impossibles à obtenir par les méthodes classiques.

Le refus du formalisme enfin. Le service au comptoir berlinois est direct, sans cérémonie. Le bartender ne porte pas de gilet ni de nœud papillon. Il porte un t-shirt, parle avec les clients, goûte les cocktails devant eux, ajuste en temps réel. Cette informalité n'est pas de la négligence — c'est une philosophie qui place le liquide au-dessus du spectacle.

Les bars qui ont fait la scène

Le Buck and Breck, ouvert en 2012 dans le quartier de Mitte, a été l'un des premiers bars à attirer l'attention internationale sur Berlin. Avec seulement 14 places et un système de réservation par sonnette, il a introduit le format speakeasy à Berlin — mais un speakeasy sans le kitsch américain, dans un esprit plus européen, plus austère.

Le Bar am Steinplatz, dans le quartier de Charlottenburg, représente l'autre pôle de la scène berlinoise — plus classique, plus élégant, avec un programme de cocktails centré sur les classiques révisés. La coexistence de ces deux approches — underground et classique — est l'une des richesses de Berlin.

Le Schwarze Traube, à Neukölln, est le bar le plus cité par les bartenders berlinois comme référence. Daniel Balber y sert des cocktails d'une précision remarquable dans un cadre minimaliste. La carte change constamment, guidée par les saisons et les ingrédients disponibles.

L'influence de la techno

On ne peut pas comprendre la scène cocktail berlinoise sans comprendre la culture techno. Berlin est la capitale mondiale de la musique électronique depuis les années 1990 — le Berghain, le Tresor, le Watergate sont des institutions planétaires. La culture techno a imprimé sa marque sur les bars : les horaires tardifs (beaucoup de bars berlinois restent ouverts jusqu'à 4 ou 5 heures du matin), l'esthétique industrielle, et une clientèle qui valorise l'authenticité au-dessus de tout.

Tom Richter a souvent cité la techno comme influence directe sur son approche du bar. "Un bon DJ ne joue pas les tubes — il construit une expérience progressive," expliquait-il. "Un bon bartender fait la même chose : il accompagne le client d'un cocktail à l'autre, en construisant une progression de saveurs."

Berlin et l'avenir du cocktail européen

La scène berlinoise a influencé toute une génération de bartenders européens. Le modèle berlinois — bars accessibles, prix démocratiques, expérimentation sans limites, refus du formalisme — se retrouve désormais à Lisbonne, à Athènes, à Varsovie, à Budapest. Ces villes partagent avec Berlin un coût de la vie modéré et une énergie culturelle intense.

Pour Tom Richter et ses pairs, le cocktail n'est pas un produit de luxe mais un artisanat. Cette conviction — que la qualité et l'accessibilité ne sont pas contradictoires — est peut-être la contribution la plus importante de Berlin au monde du cocktail.

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