Hong Kong, carrefour du cocktail asiatique
Hong Kong est une ville où tout est excessif — la densité de population, la verticalité des buildings, la vitesse des affaires, l'intensité de la vie nocturne. La scène cocktail de la ville reflète cette énergie : concentrée, compétitive, innovante, avec des bars qui ouvrent et ferment au rythme frénétique de l'immobilier le plus cher du monde.
Beckaly Franks a choisi cette ville comme terrain de jeu. Américaine d'origine, formée dans les bars des États-Unis, elle a fait le saut vers l'Asie à un moment où la scène cocktail asiatique était en pleine explosion — quand des villes comme Hong Kong, Singapour, Tokyo, Bangkok et Séoul rivalisaient pour la première fois avec Londres et New York dans les classements mondiaux.
La formation américaine
Le parcours de Franks commence aux États-Unis, dans l'écosystème des bars craft qui s'est développé dans les années 2010. La formation américaine est un atout précieux en Asie : la rigueur technique, la connaissance des classiques, le sens du service hérité de la culture hospitality — ces compétences sont immédiatement transposables dans n'importe quel bar du monde.
Mais Franks a aussi apporté quelque chose de plus personnel : une approche directe, un sens de l'humour, une énergie qui tranche avec le formalisme de certains bars asiatiques. Dans une ville où le service peut être impeccable mais distant, son style décontracté a séduit une clientèle habituée aux bars d'hôtel guindés.
The Pontiac et le bar de quartier
The Pontiac, le bar que Franks a ouvert dans le quartier de Wan Chai, à Hong Kong, est un bar de quartier transplanté dans l'une des villes les plus chères du monde. Le concept est délibérément anti-luxe : pas de dress code, pas de réservation, pas de cocktails à 200 dollars de Hong Kong. Des boissons bien faites, une ambiance rock'n'roll, et une carte qui change selon les envies de l'équipe.
Le bar a rapidement acquis un statut culte auprès des professionnels de l'industrie — les bartenders des bars d'hôtel de Central venaient y boire après leur service, attirés par l'ambiance sans prétention et la qualité constante des cocktails. The Pontiac a prouvé qu'un bar n'avait pas besoin d'un décor de palace pour servir des cocktails excellents.
Asia's 50 Best Bars
L'émergence du classement Asia's 50 Best Bars (lancé en 2016) a transformé le paysage cocktail asiatique. Pour la première fois, les bars de la région étaient évalués et classés par un jury international de professionnels. Hong Kong, Singapour et Tokyo dominent régulièrement le classement, mais Bangkok, Taipei, Séoul et Kuala Lumpur placent de plus en plus d'établissements.
Franks et The Pontiac ont bénéficié de cette visibilité. Le bar a figuré dans le classement et a attiré une clientèle internationale de "bar tourists" — ces amateurs éclairés qui voyagent de ville en ville pour visiter les bars les mieux classés. Ce phénomène, équivalent au tourisme gastronomique pour les restaurants étoilés, a transformé l'économie des bars en Asie.
Les ingrédients asiatiques
L'un des apports les plus intéressants de la scène cocktail asiatique est l'intégration d'ingrédients locaux dans les cocktails. À Hong Kong, le thé oolong, le gingembre, le yuzu, la fleur de chrysanthème, le tofu soyeux, la pâte de sésame noir — des ingrédients du quotidien asiatique — se retrouvent dans les cocktails les plus innovants.
Franks a exploré ces ingrédients avec curiosité et respect. Son approche est pragmatique : utiliser les ingrédients asiatiques quand ils apportent quelque chose d'irremplaçable au cocktail, pas comme décoration exotique. Un sirop de pandan — cette feuille parfumée utilisée dans la pâtisserie d'Asie du Sud-Est — apporte une douceur vanillée et herbacée qu'aucun ingrédient occidental ne peut reproduire. Le thé pu-erh, fermenté et terreux, ajoute une profondeur au whisky qu'aucun bitter ne peut égaler.
L'expatriation comme choix de vie
Le parcours de Franks pose la question de l'expatriation dans le monde du bar. De plus en plus de bartenders choisissent de s'installer à l'étranger — des Américains à Hong Kong, des Australiens à Londres, des Japonais à Paris, des Français à New York. Ces mouvements créent des pollinisations croisées qui enrichissent les scènes locales.
L'expatriation en Asie offre des avantages spécifiques : des salaires souvent supérieurs à ceux des États-Unis ou de l'Europe, une scène en croissance rapide qui offre des opportunités de management et de propriété, et une qualité de vie élevée malgré le coût de certaines villes. En contrepartie, la barrière linguistique, l'éloignement familial et les différences culturelles exigent une capacité d'adaptation considérable.
Franks a réussi cette adaptation. Son parcours à Hong Kong — du premier verre versé au comptoir à la reconnaissance internationale — est un modèle pour les bartenders qui envisagent l'expatriation. Le monde du cocktail est désormais global : le talent et l'ambition n'ont plus de frontière.

