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Mixologie
Rencontres

Masataka Taketsuru : le père du whisky japonais

Mixologie
16 mars 2026
3 min de lecture

En 1918, le chimiste Masataka Taketsuru quitte le Japon pour l'Écosse afin d'apprendre la distillation. Il y épouse Rita Cowan, rentre fonder Nikka Whisky à Hokkaido, et lance une industrie qui rivalisera avec ses maîtres écossais un siècle plus tard.

L'histoire du whisky japonais est une histoire d'amour — littéralement. En 1918, Masataka Taketsuru (1894-1979), chimiste issu d'une famille de brasseurs de saké dans la préfecture d'Hiroshima, quitte le Japon pour l'Écosse. Sa mission : apprendre la distillation du whisky. Il y apprendra aussi l'amour, en la personne de Jessie Roberta « Rita » Cowan, une Écossaise de Kirkintilloch qu'il épouse en 1920. Ensemble, ils rentreront au Japon pour fonder une industrie qui, un siècle plus tard, rivalisera avec ses maîtres écossais.

L'apprentissage en Écosse

Taketsuru étudie la chimie organique à l'Université de Glasgow et effectue des stages dans plusieurs distilleries écossaises — Longmorn, Bo'ness et Hazelburn. Il documente méticuleusement chaque aspect de la production : la qualité de l'eau, le maltage de l'orge, la forme des alambics, la température de fermentation, les coupes de distillation, le choix des fûts. Ses notes, d'une précision remarquable, deviendront le blueprint de la distillation du whisky au Japon.

C'est pendant ses études qu'il rencontre Rita Cowan. Leur mariage — un Japonais et une Écossaise en 1920 — est un acte de courage considérable dans les deux cultures. Rita quittera l'Écosse pour le Japon, où elle vivra jusqu'à sa mort en 1961, largement isolée de la société japonaise mais indéfectiblement dévouée à son mari et à son rêve.

Suntory et Nikka : les deux pères

De retour au Japon, Taketsuru s'associe d'abord à Shinjiro Torii, fondateur de Suntory, pour construire la distillerie de Yamazaki en 1923 — la première distillerie de whisky du Japon. Mais les deux hommes ont des visions divergentes. Torii veut un whisky adapté au palais japonais — plus doux, plus léger. Taketsuru veut reproduire fidèlement le whisky écossais — fumé, tourbé, puissant.

En 1934, Taketsuru quitte Suntory et fonde sa propre entreprise — Dai Nippon Kaju, qui deviendra Nikka Whisky. Il choisit Yoichi, à Hokkaido — l'île la plus septentrionale du Japon — pour sa ressemblance avec le climat écossais : froid, humide, venteux. La distillerie de Yoichi produit un whisky qui honore l'Écosse sans la copier — un whisky japonais avec des racines écossaises.

Le parallèle avec les cocktails

L'histoire de Taketsuru résonne avec celle du bartending japonais. Comme Taketsuru est allé en Écosse apprendre la distillation, les premiers bartenders japonais sont allés aux États-Unis (ou ont été formés par des Américains comme Louis Eppinger) apprendre l'art du cocktail. Dans les deux cas, les Japonais ont appris les techniques occidentales, puis les ont intériorisées, perfectionnées et transcendées.

Le whisky japonais de Taketsuru, comme les cocktails des bars de Ginza, combine la rigueur technique apprise en Occident et la discipline esthétique japonaise — une synthèse qui produit des résultats que ni l'Écosse ni l'Amérique n'auraient pu atteindre seules.

L'héritage

En 2014, l'histoire de Taketsuru et Rita inspire Massan, un drama télévisé de la NHK suivi par des millions de spectateurs japonais. Le whisky japonais connaît un boom sans précédent — les bouteilles de Yamazaki et de Yoichi deviennent des objets de collection, vendus aux enchères à des prix qui dépassent les single malts écossais les plus prestigieux.

Taketsuru meurt en 1979, à quatre-vingt-cinq ans, ayant vu son rêve se réaliser : le Japon produit du whisky de classe mondiale. Il ne verra pas le moment, au XXIe siècle, où le whisky japonais surpassera ses maîtres écossais dans les concours internationaux — mais il l'avait peut-être prévu. L'élève qui surpasse le maître est, au Japon, l'aboutissement logique de l'apprentissage.

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