Place Vendôme, 15
Le Ritz Paris occupe le 15 place Vendôme depuis 1898, année où César Ritz — le hôtelier suisse qui avait déjà révolutionné le Savoy de Londres — ouvrit l'hôtel qui porterait son nom. Le Ritz n'était pas un hôtel comme les autres. C'était le premier palace à offrir une salle de bain privée dans chaque chambre, l'électricité partout, des ascenseurs et un bar digne de ce nom.
Le Oxford Companion to Spirits and Cocktails note que le bar du Ritz devint « le point d'eau préféré de luminaires littéraires comme Ernest Hemingway et F. Scott Fitzgerald ». Cette phrase, dans sa sobriété académique, masque une réalité plus turbulente : le bar du Ritz fut le théâtre d'épisodes légendaires, de beuveries épiques et de rencontres qui changèrent la littérature du XXe siècle.
Frank Meier : le premier bartender vedette de Paris
Le bar du Ritz trouva son identité grâce à Frank Meier, un bartender d'origine autrichienne qui officia derrière le comptoir du Ritz pendant les années 1920 et 1930. Meier était un spécialiste du Sidecar — ce cocktail de cognac, Cointreau et citron qui est devenu un classique mondial.
Meier publia The Artistry of Mixing Drinks en 1936, l'un des premiers livres de cocktails rédigés par un bartender parisien. Le livre documentait les recettes servies au bar du Ritz et établissait Meier comme une autorité en matière de cocktails français. Son approche était celle de l'élégance parisienne : des cocktails précis, équilibrés, servis avec une courtoisie impériale.
L'héritage de Meier au Ritz est considérable. Il contribua à définir ce que signifiait « un bar d'hôtel de luxe » — non pas un simple comptoir où l'on sert des boissons, mais un salon où l'art du cocktail est célébré avec la même attention que l'art de la cuisine.
Les écrivains du Ritz
Le bar du Ritz attira les écrivains américains de la Lost Generation comme un aimant. Paris dans les années 1920 était la capitale culturelle du monde, et le Ritz en était le salon VIP.
Ernest Hemingway — Le plus fidèle client du bar. Hemingway fréquentait le Ritz depuis les années 1920, quand il vivait à Paris comme jeune journaliste expatrié. Sa relation avec le bar atteignit son apogée le 25 août 1944, quand il « libéra » le Ritz pendant la Libération de Paris. Hemingway, correspondant de guerre pour Collier's, arriva au Ritz avec un groupe de résistants et de soldats, demanda si l'hôtel était occupé par les Allemands (il ne l'était plus), puis s'installa au bar et commanda du champagne. La légende veut qu'il ait commandé 73 Dry Martinis — un chiffre probablement exagéré, mais qui correspond au personnage.
F. Scott Fitzgerald — L'auteur de Gatsby le Magnifique fréquentait le bar du Ritz avec sa femme Zelda. Le Ritz apparaît dans plusieurs de ses nouvelles. Fitzgerald, alcoolique notoire, représentait le côté sombre de la culture cocktail parisienne — l'élégance qui basculait dans l'excès.
Marcel Proust — L'auteur d'À la recherche du temps perdu était un habitué du Ritz bien avant l'arrivée des Américains. Proust y dînait régulièrement et y recevait ses amis. Le Ritz de Proust était un Ritz français — champagne et bordeaux, pas cocktails américains.
Le Sidecar : le cocktail du Ritz
Le Sidecar — cognac, Cointreau (ou triple sec), jus de citron — est indissociablement lié au Ritz Paris et à Frank Meier. L'origine exacte du cocktail est disputée (le Harry's New York Bar de la rue Daunou la revendique aussi), mais c'est au Ritz que le Sidecar trouva sa forme définitive.
La recette du Ritz :
- 45 ml de cognac
- 22 ml de Cointreau
- 22 ml de jus de citron frais
- Bord du verre givré au sucre
Secouer avec de la glace. Filtrer dans un verre coupé givré au sucre.
Le givrage au sucre est la signature du Ritz — un geste d'élégance qui distingue le Sidecar du Ritz de toutes les autres versions. Le sucre adoucit la première gorgée et équilibre l'acidité du citron.
La rénovation et le Bar Hemingway
Le Ritz ferma pour rénovation en 2012 et rouvrit en 2016 après quatre ans de travaux. Le bar fut rebaptisé « Bar Hemingway » — un hommage officiel à son client le plus célèbre. La décoration évoque l'écrivain : photos de chasse, machines à écrire, souvenirs d'Afrique et de Cuba.
Colin Peter Field, head bartender du Ritz de 1994 à sa retraite, contribua à faire du Bar Hemingway l'un des bars les plus récompensés du monde. Field — un Anglais aux manières impeccables — perpétuait la tradition de Meier : des cocktails classiques préparés avec une précision absolue, un service irréprochable et une connaissance encyclopédique de l'histoire du cocktail.
Le Serendipity de Field — calvados, pomme verte, menthe, champagne — devint la signature moderne du bar. C'était un cocktail qui disait : nous sommes au Ritz, nous sommes à Paris, et le cocktail est un art.
Le Ritz dans l'histoire du bar
Le Ritz Paris s'inscrit dans une tradition plus large : celle des « American bars » des grands hôtels européens. Le Savoy de Londres (American Bar ouvert en 1903), le Connaught (depuis 1815), le Raffles de Singapour, l'Adlon de Berlin — ces hôtels furent les premiers à proposer des cocktails américains au public européen.
Le Ritz a ceci de particulier qu'il attira des écrivains, pas seulement des diplomates et des hommes d'affaires. La présence d'Hemingway, de Fitzgerald, de Proust et de tant d'autres a donné au bar une dimension littéraire que les autres grands hôtels n'ont jamais tout à fait égalée. Boire au bar du Ritz, c'est boire dans les pages d'un roman.
Le bar aujourd'hui
Le Bar Hemingway du Ritz est aujourd'hui l'un des bars les plus chers de Paris — un Dry Martini y coûte plus de 30 euros. Mais le prix achète plus qu'un cocktail. Il achète une place dans une histoire qui remonte à César Ritz, Frank Meier, Hemingway et Fitzgerald. Il achète le droit de s'asseoir dans un fauteuil en cuir et de commander le même cocktail que des générations d'écrivains, de princes et d'aventuriers.
Le Ritz n'est pas un musée. Les cocktails y sont excellents, le service impeccable, et la carte évolue avec les saisons. Mais c'est un lieu où l'histoire est palpable — où chaque Sidecar porte en lui le souvenir de Frank Meier, et où chaque Dry Martini évoque le fantôme d'Hemingway, installé au comptoir, racontant la Libération de Paris à qui veut l'entendre.




