En 1913, les taxes sur l'alcool représentent 23 % des revenus du gouvernement américain. En 2016, ce chiffre est tombé à 0,3 %. Entre ces deux dates, l'impôt sur le revenu a remplacé l'alcool comme source de financement de l'État. Mais pendant des siècles, la relation entre l'alcool et les forces armées a été si étroite que chaque grande augmentation de taxes sur les spiritueux en Grande-Bretagne — de 1642 à 1945 — est directement liée à un conflit militaire. La guerre finance l'alcool. L'alcool finance la guerre.
De la posca romaine au rhum de la Navy
Les légionnaires romains boivent l'acetum — du vinaigre — et la posca, un mélange de vinaigre dilué à l'eau. La boisson est acide, désaltérante et antibactérienne — une ration de survie plus qu'un plaisir. L'idée de distribuer de l'alcool aux soldats pour maintenir le moral est aussi ancienne que les armées organisées.
Au milieu du XVIIe siècle, un tournant s'opère dans la Royal Navy britannique. La bière, ration traditionnelle des marins, se gâte trop vite dans les cales des navires lors des longs voyages transatlantiques et tropicaux. Les spiritueux — rhum, brandy, gin — résistent bien mieux au transport. Le rhum, produit à bas coût dans les colonies caribéennes, devient progressivement la ration standard de la Navy.
L'amiral Vernon invente le grog (1740)
En 1740, l'amiral Edward Vernon commande la flotte britannique dans les Caraïbes. Confronté aux problèmes d'ivresse parmi ses marins — qui reçoivent leur ration de rhum pur et la consomment d'un trait — Vernon ordonne que le rhum soit dilué avec de l'eau, dans une proportion de quatre parts d'eau pour une de rhum. Il ajoute du jus de citron vert et du sucre pour rendre le mélange plus agréable.
Le grog est né. Son nom vient du surnom de Vernon — « Old Grog » — lui-même dérivé du manteau en « grogram » (gros-grain) qu'il porte habituellement. Ce que Vernon ne sait pas, c'est que le jus de citron vert de sa recette prévient le scorbut — la maladie qui tue plus de marins que le combat. Le grog est donc simultanément une mesure disciplinaire, une boisson et un médicament.
La ration de grog persistera dans la Royal Navy jusqu'en 1970 — « Black Tot Day », le jour où la dernière ration quotidienne de rhum est distribuée, le 31 juillet 1970.
Les punchs régimentaires : quand chaque unité avait sa recette
Au-delà de la Navy, chaque régiment, chaque unité, chaque mess d'officiers développe ses propres boissons. Le Sixty-Ninth Regiment Punch, le Bengal Lancers' Punch, le Chatham Artillery Punch — ces recettes régimentaires sont des marqueurs d'identité autant que des boissons. Connaître le punch de son régiment, c'est appartenir au groupe.
Les troupes françaises en Algérie popularisent le Mazagran — café froid avec du cognac — nommé d'après la bataille de Mazagran en 1840. Les soldats britanniques en Inde découvrent le gin tonic, qui mélange le gin de leur ration avec l'eau tonique au quinine qu'ils prennent comme antipaludéen. Le Pink Gin — gin et Angostura bitters — est un drink de la Navy, prescrit à l'origine pour calmer les maux d'estomac.
Le Montgomery Martini et les cocktails de généraux
Ernest Hemingway, qui ne manque jamais une occasion de lier l'alcool à la guerre, baptise l'un de ses Martinis favoris le « Montgomery » — un gin-vermouth dans une proportion de 15 pour 1. Le nom fait référence au maréchal Bernard Montgomery, commandant britannique de la Seconde Guerre mondiale, réputé pour ne jamais engager le combat sans disposer d'un avantage numérique d'au moins 15 contre 1.
D'autres cocktails portent des noms militaires : le Corpse Reviver (« ressusciteur de cadavres », un remontant matinal), le Gimlet (associé à la Navy et à la conservation du jus de citron vert), le French 75 (nommé d'après le canon de 75 mm français de la Première Guerre mondiale, dont le cocktail est censé avoir le même impact).
Guerres et taxes : comment les conflits ont financé l'industrie
L'histoire des taxes sur l'alcool en Grande-Bretagne est indissociable de l'histoire militaire. Chaque conflit majeur — la guerre civile anglaise (1642), les guerres napoléoniennes, la Première et la Seconde Guerre mondiale — s'accompagne d'une augmentation massive des taxes sur les spiritueux. L'alcool est une assiette fiscale idéale : la demande est inélastique, la production est localisée, le contrôle est relativement simple.
Aux États-Unis, les taxes sur l'alcool constituent en 1913 près d'un quart des revenus fédéraux. C'est l'une des raisons pour lesquelles la Prohibition nécessite au préalable la ratification du XVIe Amendement (1913), qui autorise l'impôt sur le revenu — il faut un revenu de remplacement avant de pouvoir interdire l'alcool.
Les soldats, premiers ambassadeurs des cocktails
Les guerres ont aussi été le principal vecteur de diffusion des cocktails à travers le monde. Les marins britanniques exportent le punch dans chaque port. Les soldats américains de la Première Guerre mondiale découvrent les bars parisiens et y apportent leurs habitudes. Les GIs de la Seconde Guerre mondiale reviennent du Pacifique avec un goût pour les boissons tropicales qui alimentera le boom tiki des années 1950.
Le cocktail est, en ce sens, un enfant de la guerre autant que de la paix. Il naît dans les ports, les garnisons et les mess d'officiers avant de migrer vers les bars civils. Et le grog de l'amiral Vernon, dilué avec de l'eau et du citron vert sur le pont d'un navire de guerre en 1740, est peut-être le premier cocktail — une boisson mélangée, dosée avec soin, conçue pour un objectif précis — de l'histoire moderne.




