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Mixologie
Histoire

Harry's New York Bar : le bar le plus mythique de Paris depuis 1911

Mixologie
16 mars 2026
5 min de lecture

Au 5 rue Daunou, derrière une porte tambour, se cache le bar américain le plus ancien de Paris. Tod Sloan l'a ouvert en 1911. Harry McElhone en a fait la légende. Hemingway y a bu 20 Whisky Sours en une seule session.

Harry's New York Bar : le bar le plus mythique de Paris depuis 1911

Depuis les années 1920, les touristes américains à Paris reçoivent une instruction simple : dites au chauffeur de taxi « Sank Roo Doe Noo ». Cinq rue Daunou, en français phonétique — l'adresse du Harry's New York Bar, l'un des bars à cocktails les plus anciens et les plus célèbres encore en activité. Derrière la porte tambour, un comptoir en acajou réputé importé des États-Unis, des murs lambrissés couverts de fanions universitaires et de souvenirs sportifs, des hot-dogs qu'on appelle « chiens chauds » et, bien sûr, des cocktails.

Tod Sloan et les origines : un jockey ouvre un bar pour sportifs

Le bar ouvre en 1911 sous le nom de New York Bar. Son fondateur est Tod Sloan, un jockey américain retraité installé à Paris — joueur invétéré, personnalité flamboyante et piètre gestionnaire. Le bar attire immédiatement les sportsmen et les journalistes, mais Sloan se retrouve vite à court d'argent et vend sa part à un autre jockey, Milton Henry.

Henry revend pendant la Première Guerre mondiale. En 1920, Nell Henry, son ex-femme, rachète l'établissement. C'est elle qui transforme le bar en destination nocturne grâce au cabaret qu'elle installe au sous-sol : des musiciens américains de qualité, pas de cover charge, et l'un des rares endroits de Paris où l'on peut passer la soirée entre le dîner et l'ouverture des clubs de danse sans être forcé de commander du champagne ni harcelé par des entraîneuses.

Harry McElhone prend les commandes (1923)

En 1923, Harry McElhone, barman écossais d'expérience internationale, rachète le bar et ajoute son prénom à l'enseigne. McElhone est un personnage jovial, qui s'entend à merveille avec les sportsmen, les journalistes et les artistes de la Génération perdue qui fréquentent son comptoir.

Son instinct marketing est redoutable. Son équipe invente régulièrement des cocktails pour célébrer des événements mondiaux — ou pour se moquer de la Prohibition américaine, comme le Scofflaw (« celui qui méprise la loi »). Il organise des concours de bière, propage des histoires fantastiques sur des clients débarquant avec des lions ou des panthères en laisse, et fonde en 1924 les International Bar Flies, une association de buveurs dont l'existence même est un coup de publicité. Des amis dans la presse relaient chaque initiative. Harry's organise aussi des sondages pour chaque élection présidentielle américaine — tradition qui perdure encore aujourd'hui.

La Génération perdue au comptoir

La légende veut qu'Ernest Hemingway ait bu 20 Whisky Sours en une seule session au comptoir du Harry's. F. Scott Fitzgerald, George Gershwin et une cohorte de romanciers, musiciens et journalistes américains en font leur quartier général parisien. Pour ces expatriés qui ont quitté une Amérique en pleine Prohibition, Harry's est un morceau de New York transplanté à Paris — avec l'avantage décisif que l'alcool y est légal.

Le bar n'est pas seulement un lieu de consommation. C'est un carrefour social, un bureau de poste informel, un salon littéraire accidentel. Les conversations qui s'y tiennent entre deux Sidecars nourriront des romans, des articles et des mémoires pour des décennies.

Les mythes du Harry's : Bloody Mary, Sidecar et fausses paternités

Selon la légende maison, Harry's est le lieu de naissance du Bloody Mary, du Sidecar, du White Lady et du French 75. Ces revendications sont « mostly bogus » — largement fausses — comme le note l'Oxford Companion. Le détail le plus révélateur : c'est McElhone lui-même qui, en 1922, attribuait le Sidecar au barman Malachi McGarry du Buck's Club de Londres. Les revendications de paternité n'ont émergé qu'après la mort de McElhone en 1958 — quand il n'était plus là pour les contredire.

François Monti, qui signe l'entrée de l'Oxford Companion sur Harry's, observe avec justesse que cette insistance à revendiquer des cocktails non inventés au bar est d'autant plus déconcertante que la vérité ne ternirait en rien la réputation de l'établissement. Les touristes continuent de pousser la porte tambour du Harry's pour ses charmes désuets et les figures légendaires qui y ont bu — pas pour les cocktails qui y auraient supposément été inventés.

De la guerre à aujourd'hui : quatre générations de McElhone

Pendant la Seconde Guerre mondiale, McElhone fuit à Londres et les autorités saisissent le bar. Après la Libération, Harry's retrouve sa clientèle — enrichie cette fois de Français, parmi lesquels Jean-Paul Sartre.

Harry McElhone meurt en 1958. Son fils Andy prend la relève, suivi en 1989 par son petit-fils Duncan. Aujourd'hui, le bar est dirigé par l'épouse de Duncan et leur fils — la quatrième génération de McElhone derrière le comptoir du 5 rue Daunou.

Le bar a peu changé. Le comptoir en acajou est le même. Les murs lambrissés portent toujours les mêmes fanions. Le piano du sous-sol accueille encore des musiciens. Et les touristes américains, fidèles à la tradition, disent toujours au chauffeur de taxi : « Sank Roo Doe Noo. »

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