Aucun bartender de l'histoire n'a réussi ce que Henry Charles Ramos a fait : attacher son nom à un cocktail populaire de manière permanente et universelle. Jerry Thomas a codifié la mixologie, mais aucun cocktail ne porte son nom dans le langage courant. Harry Craddock a écrit la bible du cocktail, mais le « Craddock Cocktail » n'existe pas. Le Ramos Gin Fizz, lui, porte le nom de son créateur dans chaque commande — depuis 1888.
L'Imperial Cabinet Saloon
Henry Charles Ramos (1856-1928) ouvre l'Imperial Cabinet Saloon à La Nouvelle-Orléans en 1888. Le bar devient rapidement célèbre pour un seul cocktail : le Ramos Gin Fizz, mélange de gin, jus de citron et de citron vert, blanc d'œuf, crème, eau de fleur d'oranger, sirop de sucre et soda — une recette d'une complexité notable pour un cocktail qui se doit d'être léger et mousseux.
La clé est le shaking. Ramos insiste sur un secouage prolongé — cinq minutes minimum, parfois davantage — pour que le blanc d'œuf et la crème émulsionnent parfaitement et produisent une mousse dense et crémeuse. Pendant les journées de pointe — le Mardi Gras en particulier — l'Imperial Cabinet emploie jusqu'à quinze bartenders et une armée de « shaker boys » : de jeunes hommes dont l'unique travail est de secouer les shakers, se les passant de main en main dans une chaîne de montage humaine.
Les jours de Mardi Gras, le bar produit jusqu'à 3 000 Ramos Gin Fizz — un volume stupéfiant pour un cocktail qui exige cinq minutes de secouage individuel. La logistique est un exploit autant que la mixologie.
La recette donnée à la ville
Quand la Prohibition arrive en 1920, Ramos ne tente pas de sauver son bar ou de contourner la loi. Il publie sa recette — la donnant littéralement à La Nouvelle-Orléans — et se reconvertit dans la vente de peinture. Le geste est d'une élégance désarmante : plutôt que d'emporter son secret dans la tombe (comme Duncan Nicol avec le Pisco Punch), Ramos l'offre à la postérité.
La recette circule dans les journaux et les magazines locaux. Elle est reprise par le Roosevelt Hotel (aujourd'hui The Roosevelt), qui en fait la signature de son Sazerac Bar. Après l'abrogation de la Prohibition en 1933, le Ramos Gin Fizz reprend sa place comme cocktail emblématique de La Nouvelle-Orléans — aux côtés du Sazerac et du Hurricane.
L'héritage : cinq minutes de secouage
Le Ramos Gin Fizz pose une question que la mixologie moderne n'a pas résolue : combien de temps faut-il secouer ? La réponse traditionnelle — cinq minutes — est impraticable dans un bar contemporain. Les barmen modernes secouent 30 à 60 secondes, parfois avec un dry shake (sans glace) préalable pour mieux émulsionner le blanc d'œuf. Dave Arnold, avec sa rigueur habituelle, note que la qualité de la mousse dépend davantage de l'énergie du secouage que de sa durée — mais que la légende des cinq minutes fait partie intégrante du charme du cocktail.
Ramos meurt en 1928, vendeur de peinture, ayant survécu huit ans à la fermeture de son bar. Son cocktail lui survit d'un siècle — et porte encore son nom.
