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Mixologie
Spiritueux

Les spiritueux au safran : quand l'or rouge infuse l'alcool

Mixologie
16 janvier 2024
5 min de lecture

Pistils récoltés à la main, 150 000 fleurs pour un kilo, un prix au gramme supérieur à l'or : le safran s'est frayé un chemin dans le monde des spiritueux, du gin de Dijon aux teintures de bartenders.

Les spiritueux au safran : quand l'or rouge infuse l'alcool

L'épice la plus chère du monde dans un verre

Le safran coûte entre 5 000 et 10 000 euros le kilo. Il faut cueillir à la main les stigmates de 150 000 fleurs de Crocus sativus -- trois filaments pourpres par fleur, récoltés à l'aube pendant les deux semaines de floraison automnale -- pour obtenir cette quantité. L'Iran fournit plus de 90 % de la production mondiale. Le Cachemire, la Grèce et l'Espagne -- où la Mancha conserve son appellation Azafrán de La Mancha DO -- complètent l'essentiel du marché. En France, le Quercy et le Gâtinais perpétuent une tradition safranière médiévale qui connaît un renouveau discret depuis les années 2000, avec une poignée de producteurs cultivant quelques hectares.

Cette rareté n'a pas découragé les distillateurs. Le safran imprègne l'alcool d'une couleur or orangé intense et d'un profil aromatique singulier : terreux, légèrement métallique, avec des notes de miel, de foin séché et une amertume subtile en finale. Un gramme suffit à transformer un litre de spiritueux.

Gabriel Boudier : le gin au safran né à Dijon

La référence historique des spiritueux safranés reste le Saffron Gin de la maison Gabriel Boudier, à Dijon. La recette remonte à l'ère coloniale du XIXe siècle : des voyageurs rapportent d'Inde l'idée d'un gin teinté au safran, et la distillerie dijonnaise en fait un produit commercial. Le résultat est un gin London Dry classique dans sa structure -- genièvre, coriandre, citron, angélique -- dont la macération de safran transforme radicalement l'apparence et le goût. La robe ambrée surprend, le palais découvre une rondeur inhabituelle pour un gin, avec cette signature terreuse et miellée propre au Crocus sativus.

Ailleurs, le Nolet's Silver Dry Gin, distillé aux Pays-Bas par la famille Nolet depuis dix générations, intègre le safran parmi ses botaniques aux côtés de la rose et de la pêche -- un assemblage floral et épicé qui a contribué à populariser l'idée d'un gin non conventionnel. En Provence et en Italie, des producteurs artisanaux élaborent des liqueurs de safran à faible degré, souvent associées au miel local, destinées à la dégustation pure ou au dessert.

Le safran sur la route de la soie et dans les alambics

Le safran circule sur les routes commerciales depuis l'Antiquité. Les Phéniciens l'utilisaient comme teinture et comme remède. Au Moyen Âge, il devient l'un des produits les plus précieux d'Europe : la ville de Bâle frappe des amendes pour sa falsification, et Nuremberg brûle sur le bûcher les marchands qui le coupent avec du souci ou du curcuma. Les apothicaires médiévaux le prescrivent contre la mélancolie, les douleurs menstruelles et la peste -- avec des résultats variables.

Son passage dans les spiritueux est plus tardif. Les premières mentions de safran dans des recettes de liqueurs remontent aux traités d'apothicairerie des XVIIe et XVIIIe siècles, où il figure parmi les épices macérées dans l'eau-de-vie à des fins thérapeutiques. La transition vers le plaisir gustatif s'opère au XIXe siècle, quand les distillateurs européens commencent à commercialiser des gins et des liqueurs épicées.

Teinture maison : le safran du bartender

La méthode la plus répandue derrière les bars consiste à préparer une teinture de safran. Le protocole est simple : infuser 1 gramme de pistils dans 100 ml de vodka neutre pendant 24 heures à température ambiante, puis filtrer. Le liquide obtenu, d'un orange profond, se dose au compte-gouttes dans les cocktails. Deux à trois gouttes suffisent pour colorer et aromatiser un drink sans l'écraser.

Le sirop de safran offre une alternative non alcoolisée. Faire chauffer 250 ml d'eau avec 250 g de sucre, ajouter 0,5 g de pistils hors du feu, laisser infuser 30 minutes, filtrer. Le sirop se conserve deux semaines au réfrigérateur et apporte douceur et couleur aux préparations.

Trois cocktails pour exploiter l'or rouge

Saffron Gin & Tonic 5 cl de Saffron Gin Boudier, 12 cl de tonic water premium, 1 zeste d'orange, 2 pistils de safran en garniture. Construire dans un verre ballon sur glace. Le contraste visuel -- le doré du gin contre les bulles du tonic -- fait de ce G&T l'un des plus photogéniques qui existent.

Silk Road Sour 4 cl de gin London Dry, 2 cl de jus de citron frais, 1,5 cl de sirop de safran, 1 cl de blanc d'oeuf. Dry shake, puis shake avec glace, double strain dans un coupé. Déposer trois pistils de safran sur la mousse. Le sirop apporte une rondeur dorée qui adoucit l'acidité du citron sans la masquer.

Old Fashioned au safran 5 cl de bourbon, 1 cl de sirop de safran, 2 traits d'Angostura bitters, 2 gouttes de teinture de safran. Remuer sur glace dans un mixing glass, filtrer dans un tumbler sur glaçon taillé. Zeste d'orange exprimé et jeté. Le safran double la palette automnale du bourbon -- vanille, caramel, épices -- en y ajoutant sa dimension terreuse et métallique.

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L'abus d'alcool est dangereux pour la santé. À consommer avec modération.