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Mixologie
Histoire

Le Mojito : origines cubaines, mythe de Drake et renaissance à Miami

Mixologie
10 juin 2025
6 min de lecture

Le Mojito — rhum, citron vert, sucre, menthe, soda — est une invention cubaine du début du XXe siècle qui a conquis le monde. Son histoire réelle, documentée par Jeff Berry, démonte le mythe de Francis Drake et révèle le rôle des exilés cubains de Miami.

Le Mojito : origines cubaines, mythe de Drake et renaissance à Miami

Un rum Collins à la menthe

Le Oxford Companion to Spirits and Cocktails définit le Mojito avec une précision désarmante : « essentiellement un rum Collins avec de la menthe mudlée ». Jeff Berry, l'historien qui a rédigé l'entrée, n'épargne personne : ni les mythes romantiques, ni les bartenders qui le trouvent pénible à préparer, ni les critiques qui le qualifient de cliché.

Le Mojito est le deuxième cocktail le plus commandé aux États-Unis, juste derrière le Cosmopolitan. C'est un classique incontestable — et son histoire réelle est bien plus intéressante que la légende qu'on lui a inventée.

Le mythe de Sir Francis Drake (1586)

Le folklore cubain fait remonter le Mojito à 1586, quand l'équipage de Sir Francis Drake aurait soigné ses fièvres avec un mélange de menthe, sucre, citron vert et aguardiente (un alcool de canne rudimentaire). Ce breuvage se serait appelé « El Draque » en hommage au pirate anglais.

Jeff Berry est catégorique : « Rien dans les archives historiques ne soutient cette affirmation. » Drake navigua effectivement dans les Caraïbes, mais aucun document de l'époque ne mentionne un cocktail portant son nom. Le mythe est une fabrication rétrospective — le genre d'histoire qu'on invente pour donner de la noblesse à un produit.

Cependant, Berry note qu'il existe des « preuves abondantes » qu'un composé similaire appelé « Draquecito » était prescrit contre le choléra à Cuba au milieu du XIXe siècle. Ce Draquecito — menthe, sucre, citron vert, alcool de canne — « pourrait très bien avoir inspiré le Mojito ». L'ancêtre médical est probable, même si le lien direct avec Drake est fictif.

La naissance vérifiable : le Mojo de Ron (1929)

La première recette publiée du Mojito apparaît dans le Libro de Cocktail (1929), un manuel écrit par Juan A. Lasa à La Havane. Le cocktail s'appelle « Mojo de Ron » — pas encore Mojito. La recette de Lasa : « deux ou trois doigts » de rhum Bacardi, le jus d'un citron vert, une cuillère de sucre, le tout combiné dans un grand verre avec de la glace pilée, du soda, une moitié de citron vert pressée et un brin de menthe.

Lasa inclut aussi une version au gin et une version « Criolla » (Créole), qui est la version rhum avec la moitié du citron vert et de l'Angostura bitters. Trois Mojitos dès 1929 — le Mojito n'est pas né uniforme.

Le nom « Mojito » apparaît pour la première fois en 1931, dans le livret de cocktails publié par le Sloppy Joe's bar de La Havane — l'un des bars les plus célèbres de l'ère pré-révolutionnaire cubaine, fréquenté par les touristes américains pendant la Prohibition (quand boire était illégal chez eux mais parfaitement légal à Cuba).

La recette : une évolution décisive

Les recettes ultérieures précisèrent un geste qui transforme le Mojito : « muddle the sugar and lime with mint leaves before adding the other ingredients ». Ce muddling — cette pression douce de la menthe avec le sucre et le citron vert — « produit un Mojito bien supérieur », écrit Berry. La menthe libère ses huiles essentielles, le sucre agit comme un abrasif doux, et le citron vert imprègne le tout de son acidité.

La recette moderne standardisée :

  • 45-60 ml de rhum blanc cubain
  • 15 ml de jus de citron vert
  • 5 ml de sirop de sucre (ou un morceau de sucre)
  • 5-6 feuilles de menthe
  • Soda water

Muddle légèrement la menthe avec le sucre et le citron vert dans un grand verre. Remplir de glace. Ajouter le rhum. Remuer. Compléter avec du soda. Garnir d'un brin de menthe. Servir avec une paille.

La Havane d'avant Castro

Le Mojito est indissociable de La Havane des années 1920-1950 — cette ville exubérante, corrompue et glamoureuse où les Américains venaient boire pendant la Prohibition et jouer aux casinos après. Le Sloppy Joe's, la Bodeguita del Medio, le Floridita — les bars de La Havane étaient des institutions internationales.

La Bodeguita del Medio, sur la Calle Empedrado, revendique depuis des décennies une inscription attribuée à Hemingway : « My mojito in La Bodeguita, my daiquiri in El Floridita. » L'authenticité de cette citation est contestée, mais elle a suffi à faire de la Bodeguita un lieu de pèlerinage mondial.

La Révolution cubaine de 1959 figea le Mojito dans le temps. Les bars de La Havane devinrent des monuments historiques, les recettes furent conservées par tradition orale, et le Mojito resta un cocktail cubain — mais un cocktail cubain que les Américains ne pouvaient plus aller boire à Cuba.

Les Marielitos et la renaissance (années 1980)

Le chapitre le plus méconnu de l'histoire du Mojito est celui des Marielitos — les 125 000 Cubains qui émigrèrent aux États-Unis lors du « boatlift de Mariel » en 1980. Ces réfugiés s'installèrent massivement à Miami, où ils ouvrirent des restaurants, des cafés et des bars. Ils apportèrent avec eux la cuisine cubaine, la musique cubaine — et le Mojito.

Berry documente comment le Mojito se répandit depuis Miami vers le reste des États-Unis à partir des années 1980, porté par la diaspora cubaine. C'est de Miami que le Mojito conquit New York, Los Angeles, puis le monde. Sans les Marielitos, le Mojito serait peut-être resté un cocktail oublié de La Havane.

Le Mojito sous le feu des critiques

Le Mojito a ses détracteurs. Berry note que les critiques « le décrivent comme un cliché » et que les bartenders « le considèrent comme trop pénible à préparer ». Le muddling de la menthe est salissant, le jus de citron vert tache, le soda déborde, et chaque Mojito prend 30 secondes de plus qu'un Gin Tonic. Pendant le rush du vendredi soir, une commande de quatre Mojitos est un cauchemar logistique.

Et pourtant, le Mojito reste irrésistible. Sa fraîcheur, sa simplicité, sa capacité à évoquer une après-midi tropicale dans n'importe quel bar du monde — tout cela explique sa popularité durable. Le cliché n'est pas dans le cocktail — il est dans le regard de ceux qui l'ont trop vu.

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