En avril 1889, quelques semaines avant l'inauguration de l'Exposition Universelle de Paris — celle qui laissera la tour Eiffel comme héritage — un limonadier parisien nommé Émile Lefeuvre publie un petit ouvrage qui passera largement inaperçu. C'est pourtant le premier livre français dédié aux cocktails à l'américaine. Et il contient une recette qui, rétrospectivement, s'avère d'une importance historique considérable : un mélange de vermouth et de Fernet-Branca, ancêtre possible de l'Americano et du Negroni.
Le limonadier de Paris
Émile Lefeuvre (1847-1891) est un limonadier — un professionnel des boissons sucrées et glacées, héritier d'une tradition française qui remonte aux limonadiers italiens du XVIIe siècle. À Paris, les limonadiers tiennent les cafés, préparent les sorbets, les sirops et les boissons rafraîchissantes. Lefeuvre y ajoute les cocktails américains, qu'il découvre probablement dans les American bars qui se multiplient dans la capitale.
Son livre — un ouvrage modeste, sans l'ambition encyclopédique d'un Jerry Thomas — documente les cocktails tels qu'ils se pratiquent dans les cafés parisiens de la fin du XIXe siècle. Les recettes mêlent la tradition française (sirops, eaux-de-vie, liqueurs) et l'innovation américaine (shaking, glace, bitters).
La première mention vermouth-Fernet
La recette la plus significative du livre de Lefeuvre est un mélange de vermouth doux et de Fernet-Branca — la première mention connue de cette combinaison. Ce mélange est l'ancêtre direct de l'Americano (vermouth, Campari, soda) et, par extension, du Negroni (vermouth, Campari, gin).
La filiation n'est pas directe — le Fernet-Branca n'est pas le Campari, et Lefeuvre ne mentionne pas de gin. Mais l'idée de combiner un vermouth doux avec un amer italien est documentée à Paris avant de l'être à Milan ou à Florence. La culture cocktail parisienne, souvent négligée au profit de New York et Londres, a peut-être joué un rôle plus important qu'on ne le croit dans la naissance des apéritifs italiens modernes.
L'Exposition Universelle et le contexte
Le timing de publication n'est pas un hasard. L'Exposition Universelle de 1889 attire des millions de visiteurs à Paris. Les American bars — déjà populaires depuis l'exposition de 1867 — sont en pleine expansion. Le cocktail américain est à la mode dans les cafés parisiens. Lefeuvre publie son livre pour capitaliser sur cette vague d'intérêt.
Un pionnier mort à 44 ans
Lefeuvre meurt en 1891, à quarante-quatre ans, dans son village natal. Son livre tombe dans l'oubli. Il faudra attendre le XXIe siècle et les recherches d'historiens du cocktail — fouillant les bibliothèques et les catalogues d'éditeurs disparus — pour redécouvrir cet ouvrage et reconnaître Lefeuvre comme le premier auteur français de cocktails.
Son héritage est modeste mais réel : la preuve que Paris, en 1889, était un carrefour du cocktail mondial — un lieu où les traditions française et américaine se croisaient, se mêlaient et produisaient des combinaisons qui allaient voyager jusqu'à Milan, puis jusqu'au monde entier.
