Chapitre VII de The Great Gatsby. New York étouffe sous la chaleur. Dans une suite du Plaza Hotel, Tom Buchanan lance à la cantonade : "Who wants a Gin Rickey?". Le verre que prépare Fitzgerald n'est pas un accessoire littéraire -- c'est un marqueur de classe, un acte de rébellion et un document historique. Publié en avril 1925, en pleine Prohibition, le roman fixe pour toujours les cocktails de cette époque dans l'imaginaire collectif. Cinq ans après le Volstead Act, Jay Gatsby verse du champagne à des centaines d'inconnus sur les pelouses de West Egg, Long Island, tandis que trente mille speakeasies quadrillent Manhattan. L'alcool coule plus librement que jamais -- il suffit de savoir où frapper.
Le Gin Rickey : le verre de Gatsby
Le cocktail que Tom Buchanan commande au Plaza existait depuis quarante ans à ce moment-là. Le Gin Rickey naît vers 1883 au Shoemaker's Bar de Washington, D.C., repaire de lobbyistes et de sénateurs. Le Colonel Joe Rickey, figure du Parti démocrate du Missouri, demande au barman de lui servir du bourbon allongé de soda et pressé d'un demi-citron vert. La recette prend son nom, mais c'est en remplaçant le bourbon par du gin que le drink conquiert la capitale, puis le reste du pays.
La formule tient en trois lignes : 60 ml de gin, le jus d'un citron vert, eau gazeuse, pas de sucre. Cette sécheresse distingue le Rickey des sours et des fizzes de l'époque. Fitzgerald ne choisit pas ce cocktail au hasard : sobre, direct, presque austère, le Gin Rickey reflète la prétention de Buchanan à une respectabilité que sa fortune de naissance lui garantit. Gatsby, lui, ne boit jamais.
Trente mille portes closes : l'économie des speakeasies
Le 18e amendement entre en vigueur le 17 janvier 1920. L'alcool devient illégal sur tout le territoire américain. L'effet inverse se produit immédiatement. En 1927, New York compte environ 30 000 speakeasies -- davantage que le nombre de débits de boissons légaux avant la Prohibition. Derrière des portes marquées d'un judas, dans des arrière-boutiques de fleuristes ou des sous-sols de brownstones, les Américains boivent plus qu'avant, et surtout différemment.
L'approvisionnement dépend de deux circuits. George Remus, avocat de Cincinnati reconverti en bootlegger, achète des distilleries entières et détourne des stocks médicinaux -- il contrôle à son apogée un tiers du whiskey du pays. Sur la côte, William McCoy transporte du rhum et du scotch authentiques depuis les Bahamas sur son goélette Tomoka. Sa marchandise non coupée lui vaut le surnom qui entre dans la langue anglaise : "the real McCoy", le vrai de vrai.
Masquer le bathtub gin : la nécessité comme mère de l'invention
L'alcool de contrebande n'a souvent de gin que le nom. Distillé dans des baignoires ou des alambics de fortune, le "bathtub gin" peut contenir du méthanol, de l'huile de fusel, voire de l'eau de Cologne redistillée. Les bartenders des speakeasies font face à un défi concret : rendre ces liquides buvables.
Leur solution transforme la mixologie. Les cocktails deviennent plus sucrés, plus complexes, plus aromatiques. Le Bee's Knees -- gin, miel, citron -- utilise le miel comme masque et comme exhausteur. Le Southside ajoute de la menthe fraîche au gin sour classique. Le French 75, baptisé d'après le canon de campagne français pour son effet dévastateur, noie le gin sous le champagne et le citron. Le Sidecar, né probablement au Harry's New York Bar à Paris, remplace le gin par du cognac, triple sec et citron. Chaque recette répond au même problème : couvrir les défauts sans perdre la puissance.
Fitzgerald au Ritz Bar : le romancier buvait ses sources
F. Scott Fitzgerald ne décrivait pas la Prohibition depuis un bureau tranquille. Avec Zelda, il fréquente les speakeasies de Manhattan, se fait expulser de soirées, termine régulièrement ses nuits au sol. Leur exil parisien, à partir de 1924, les installe au bar du Ritz, place Vendôme, où Frank Meier -- le premier barman célèbre de l'établissement -- leur sert des cocktails jusqu'à la fermeture.
Le Mint Julep apparaît aussi dans Gatsby, boisson du Sud profond que les personnages consomment pour combattre la chaleur new-yorkaise. Fitzgerald connaît chaque verre qu'il met en scène pour les avoir bus, souvent en excès. Son alcoolisme, documenté par Hemingway dans A Moveable Feast avec une cruauté précise, donne à ses descriptions de cocktails une authenticité que la fiction seule n'aurait pas permise. Quand Gatsby verse le champagne à flots dans sa villa de West Egg, Fitzgerald écrit ce qu'il a vécu.
Le film de Luhrmann et la résurrection des années vingt
Pendant des décennies, les cocktails de la Prohibition restent des curiosités historiques. Puis, en 2013, Baz Luhrmann projette Leonardo DiCaprio en Gatsby sur fond de hip-hop et de paillettes dorées. Le film divise la critique mais provoque un effet mesurable sur les bars du monde entier. Les recherches Google pour "Gin Rickey" et "Bee's Knees" doublent en quelques semaines. Les bars à thème Prohibition, déjà en vogue depuis le cocktail revival des années 2000, connaissent un second souffle.
La recette fonctionne parce qu'elle s'adresse à un fantasme intact : la fête éternelle, le luxe interdit, l'alcool comme transgression élégante. Les speakeasies contemporains -- Employees Only à New York, Moonshiner à Paris, Nightjar à Londres -- ne reproduisent pas les années 1920 telles qu'elles étaient. Ils reproduisent les années 1920 telles que Fitzgerald les a écrites.
Ce que Gatsby nous dit encore sur l'art de boire
Le Gin Rickey du Plaza Hotel reste un cocktail d'une simplicité radicale : trois ingrédients, aucun sirop, aucune garniture superflue. Il survit depuis 1883 parce qu'il fonctionne. Les cocktails de la Prohibition, eux, survivent parce qu'ils racontent une histoire -- celle d'une époque où interdire l'alcool a produit trente mille bars clandestins, inventé le crime organisé moderne et, au passage, donné naissance à certains des meilleurs drinks jamais créés.
Fitzgerald meurt en 1940, à quarante-quatre ans, le foie ravagé. The Great Gatsby, échec commercial à sa sortie, ne sera reconnu comme chef-d'oeuvre qu'après la Seconde Guerre mondiale. Les cocktails qu'il décrit ont suivi la même trajectoire : oubliés, redécouverts, désormais classiques. Le Bee's Knees, pensé comme un pansement pour du mauvais gin, se sert aujourd'hui avec du gin artisanal à 40 euros la bouteille. L'ironie aurait fait sourire Gatsby -- s'il avait jamais existé.




