Un écrivain, un croiseur et sept heures en mer
Le Death in the Afternoon est né d'une aventure en mer qui aurait pu être un chapitre de roman. Ernest Hemingway raconta que le cocktail « fut élaboré par l'auteur et trois officiers du HMS Danae après avoir passé sept heures par-dessus bord en tentant de dégager le bateau de pêche du capitaine Bra Saunders d'un banc de sable où il s'était échoué dans un coup de vent du nord-ouest ».
Le HMS Danae était un croiseur léger de la Royal Navy. Ce même navire fournira plus tard un appui de feu naval au large de Sword Beach en Normandie pendant le débarquement du 6 juin 1944 — par coïncidence, Hemingway couvrait ce jour-là l'assaut de la plage voisine d'Omaha Beach comme correspondant de guerre pour Collier's. Le cocktail et le jour J sont reliés par un même bateau.
So Red the Nose (1935)
La recette fut publiée pour la première fois en 1935 dans So Red the Nose, or, Breath in the Afternoon — un recueil aussi original qu'improbable. L'éditeur Sterling North et le libraire Carl Kroch avaient demandé à trente célébrités littéraires américaines de contribuer chacune une recette de cocktail. Le titre du livre est un jeu de mots sur So Red the Rose, un roman à succès de Stark Young paru l'année précédente.
Hemingway ne fit pas les choses à moitié. Sa contribution — le Death in the Afternoon, nommé d'après son traité sur la corrida publié en 1932 — est l'un des cocktails les plus puissants jamais couchés sur papier.
La recette d'Hemingway
Les instructions d'Hemingway sont écrites dans son style caractéristique — direct, laconique, avec une pointe d'ironie :
« Verser un jigger d'absinthe dans une flûte à champagne. Ajouter du champagne glacé jusqu'à ce qu'il atteigne l'opalescence laiteuse adéquate. Boire trois à cinq de ces cocktails lentement. »
La recette moderne standardisée :
- 45 ml d'absinthe
- 120 ml de champagne bien frais
- Zeste de citron (optionnel)
Verser l'absinthe dans une flûte à champagne. Ajouter lentement le champagne glacé. L'absinthe trouble au contact de l'eau froide du champagne — c'est le louche, ce phénomène optique où les huiles essentielles d'anis se précipitent et diffusent la lumière. Le cocktail passe du transparent à l'opalescent, comme un nuage captif dans le verre.
Hemingway et l'absinthe
Le choix de l'absinthe n'est pas anodin. Hemingway vivait en France et en Espagne dans les années 1920 et 1930, où l'absinthe — interdite en France depuis 1915, mais encore légale en Espagne — était le spiritueux des écrivains et des artistes. L'absinthe était la boisson de Baudelaire, de Verlaine, de Toulouse-Lautrec. En la combinant avec du champagne, Hemingway mariait la bohème et le luxe — exactement comme sa propre vie oscillait entre la chasse au gros gibier et les soirées au Ritz.
Le Death in the Afternoon est aussi un cocktail d'une puissance considérable. L'absinthe titre généralement entre 55 et 72 % d'alcool. Combinée avec du champagne à 12 %, la boisson est plus forte qu'un Martini. « Boire trois à cinq de ces cocktails lentement » — la recommandation d'Hemingway — est un conseil qui, suivi à la lettre, mènerait la plupart des buveurs à un état d'ivresse avancé. Ce qui était probablement le but.
Le nom : la corrida comme métaphore
Death in the Afternoon est le titre du traité qu'Hemingway publia en 1932 sur l'art de la corrida espagnole. Le livre est une méditation sur la mort, le courage et le rituel — des thèmes qui résonnent curieusement avec l'acte de boire un cocktail aussi puissant. La « mort dans l'après-midi » est celle du taureau dans l'arène ; c'est aussi, métaphoriquement, la mort de la sobriété du buveur sous l'effet de l'absinthe et du champagne.
Hemingway était un buveur légendaire. Il donna son nom à au moins deux autres cocktails : le Hemingway Daiquiri (aussi appelé Papa Doble — double dose de rhum, jus de pamplemousse, maraschino, pas de sucre) et le Hemingway Special. Mais le Death in the Afternoon reste le plus emblématique — le cocktail qui capture le mieux la personnalité de son créateur : excessif, audacieux, littéraire.
Le cocktail aujourd'hui
Le Death in the Afternoon a longtemps été considéré comme une curiosité — un cocktail de musée, intéressant à lire mais rarement commandé. L'interdiction de l'absinthe dans de nombreux pays rendait sa préparation impossible. La légalisation progressive de l'absinthe — en Suisse en 2005, dans l'Union européenne et aux États-Unis entre 2007 et 2008 — a permis son retour sur les cartes de bar.
Les bartenders modernes l'abordent avec respect et prudence. Certains réduisent la dose d'absinthe à 15-22 ml pour un cocktail plus équilibré. D'autres remplacent le champagne par un crémant ou un prosecco — une hérésie pour les puristes, mais une concession au porte-monnaie. Les bars les plus sérieux utilisent une absinthe de qualité (Pernod originale, La Clandestine, Jade) et un champagne brut de bonne facture.
Le Death in the Afternoon est un cocktail de circonstance — on ne le boit pas tous les jours. On le boit quand on veut quelque chose de spectaculaire, de dangereux et de mémorable. Exactement comme un après-midi à la corrida.




