Une bartender du Flatiron District
Meghan Dorman est arrivée dans le monde du bar par une porte latérale. Formée à Boston dans des établissements classiques, elle a rejoint New York au moment où la renaissance du cocktail craft transformait la ville en laboratoire mondial du bar. Sa carrière s'est construite autour de deux établissements qui incarnent le meilleur du speakeasy new-yorkais : le Raines Law Room et Dear Irving.
Le Raines Law Room : un nom chargé d'histoire
En 2009, Dorman a pris la direction du bar du Raines Law Room, un établissement caché du Flatiron District dont le nom évoque une loi de 1896 de l'État de New York. La Raines Law, du nom du sénateur John W. Raines, visait à restreindre la vente d'alcool le dimanche — sauf dans les hôtels. Les saloons de l'époque contournaient la loi en ajoutant des chambres fictives à l'étage. Le Raines Law Room de 2009 reprend cette idée en transformant ses salons en alcôves privées séparées par de lourds rideaux de velours.
Le bar devint rapidement une référence de la scène new-yorkaise. Pas d'enseigne, une sonnette à l'entrée, un service en salon privé — le format speakeasy poussé à son expression la plus intime. Dorman y a imposé un style de service où le cocktail n'est pas une performance mais une conversation. Chaque client reçoit une attention individualisée, chaque commande est adaptée aux préférences exprimées.
Dear Irving : les cocktails voyagent dans le temps
En 2014, Dorman a cofondé Dear Irving sur Irving Place, dans le quartier de Gramercy Park. Le concept du bar repose sur une idée originale : chaque section de la salle représente une époque différente de l'histoire du cocktail. Le salon Art Déco évoque les années 1920. Le salon Mid-Century fait référence aux années 1950. Le salon contemporain regarde vers le futur.
Les cocktails suivent la même logique temporelle. Un Dry Martini servi dans la section Art Déco respecte les proportions de l'entre-deux-guerres. Un cocktail tiki dans la section Mid-Century rappelle l'âge d'or de Trader Vic et Donn Beach. Les créations contemporaines explorent les techniques modernes — clarification, infusions sous vide, shrubs fermentés.
Ce concept narratif — où le menu raconte une histoire plutôt que de simplement lister des boissons — a influencé de nombreux bars dans le monde. Dear Irving a ouvert un second emplacement à Hudson Yards en 2019, baptisé Dear Irving on Hudson, avec une vue panoramique sur Manhattan.
La méthode Dorman
Ce qui distingue Dorman dans le paysage du bar new-yorkais, c'est sa philosophie du service. Alors que de nombreux bartenders de la renaissance craft se sont construits sur la technique ou le spectacle, Dorman a bâti sa réputation sur l'hospitalité. Son approche combine trois éléments : une technique classique irréprochable (elle maîtrise parfaitement le répertoire pré-Prohibition), une écoute active du client (elle adapte chaque cocktail aux goûts exprimés), et une discrétion absolue (pas de selfies, pas de bruit, pas de foule).
Cette méthode lui a valu d'être nommée parmi les bartenders les plus influentes des États-Unis par plusieurs publications spécialisées. Le James Beard Award qu'elle a remporté dans la catégorie Outstanding Bar Program a confirmé la reconnaissance de ses pairs.
Des cocktails de précision
La carte de Dorman privilégia toujours les classiques revisités plutôt que les innovations radicales. Son Improved Whiskey Cocktail — rye whiskey, marasquin, absinthe, Angostura — est un hommage direct à Jerry Thomas et à son Bar-Tender's Guide de 1862. Son Gold Rush — bourbon, miel, citron — est une variation du Whiskey Sour qui illustre comment une modification minime (le miel à la place du sucre) peut transformer un cocktail familier.
Dorman insiste sur un principe simple : un cocktail doit avoir un goût meilleur que la somme de ses ingrédients. Si le client ne peut pas identifier ce qui rend la boisson spéciale, c'est que le bartender a réussi. La technique doit être invisible.
Un modèle de bar au féminin
Sans jamais revendiquer un militantisme explicite, Dorman a contribué à normaliser la présence des femmes aux postes de direction dans les bars new-yorkais. À une époque où le speakeasy était souvent un univers masculin — barbus tatoués, moustaches cirées, bretelles et gilets —, elle a démontré qu'un bar pouvait être dirigé avec élégance, chaleur et rigueur sans recourir aux codes esthétiques dominants.
Son influence se mesure aussi à la génération qu'elle a formée. Plusieurs bartenders passés par le Raines Law Room et Dear Irving dirigent aujourd'hui leurs propres établissements à New York, Chicago et Los Angeles. La méthode Dorman — technique, hospitalité, narration — continue de se transmettre.

