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Mixologie
Spiritueux

Pastis : l'apéritif qui a remplacé l'absinthe et conquis la Provence

Mixologie
17 juillet 2024
6 min de lecture

130 millions de litres par an, un rituel d'apéritif ancré dans la culture du sud et un jeune Marseillais de 23 ans : l'histoire du pastis est celle d'une France qui trinque à l'anis.

Pastis : l'apéritif qui a remplacé l'absinthe et conquis la Provence

Dix-sept ans de soif

Quand la France interdit l'absinthe en 1915, elle ne supprime pas le goût des Français pour l'anis. Elle le met en suspens. Pendant dix-sept ans, dans les arrière-cours de Marseille, les herboristes et les distillateurs amateurs bricolent des boissons anisées clandestines -- des mélanges d'anis étoilé, de réglisse, de fenouil, macérés dans de l'alcool de contrebande. Le mot qui les désigne vient de l'occitan pastis, qui signifie mélange, pâte, situation embrouillée. C'est exactement ce qu'est le pastis à ses débuts : un embrouillamini artisanal, un bricolage de quartier, un ersatz tenace de la fée verte disparue.

La différence fondamentale avec l'absinthe tient à une plante : l'armoise, Artemisia absinthium, le composant qui donne son nom et son amertume à l'absinthe, est absente du pastis. À la place, les distillateurs privilégient l'anis étoilé (Illicium verum), originaire d'Asie, la réglisse et un cortège d'herbes provençales. Le résultat est plus doux, plus solaire, moins amer -- un spiritueux taillé pour l'apéritif d'été plutôt que pour les cafés enfumés du Paris fin-de-siècle.

Paul Ricard, 23 ans, Marseille

En 1932, un jeune Marseillais de vingt-trois ans fait le pari que le pastis peut sortir des cuisines et des arrière-boutiques pour devenir une boisson nationale. Paul Ricard n'est ni distillateur ni fils de distillateur : c'est un autodidacte qui a appris la chimie des arômes en expérimentant dans le laboratoire familial. Il met au point une recette à base de plantes entières -- pas d'extraits industriels, pas d'arômes artificiels -- et baptise sa création de son propre nom.

Son coup de génie est commercial autant qu'aromatique. Ricard vend son pastis de porte en porte dans les quartiers populaires de Marseille, puis dans les bars du Vieux-Port. Il affiche la composition sur l'étiquette, dans un marché où les concurrents entretiennent le flou. La transparence paie : en quelques années, Ricard devient synonyme de pastis. En 1975, la fusion avec Pernod donne naissance à Pernod Ricard, aujourd'hui deuxième groupe mondial de spiritueux. L'itinéraire du gamin de Sainte-Marthe devenu capitaine d'industrie reste l'une des plus belles histoires entrepreneuriales françaises du XXe siècle.

Ce que dit la loi, ce que dit le verre

La réglementation française encadre le pastis avec une précision toute administrative. Un pastis doit contenir de l'anis et de la réglisse, titrer au minimum 40 % vol. et ne pas dépasser 100 grammes de sucre par litre. L'appellation "pastis de Marseille" impose un minimum de 45 % vol. Ces seuils distinguent le pastis des autres spiritueux anisés européens -- l'ouzo grec, le raki turc, l'arak libanais, la sambuca italienne -- qui partagent la même famille aromatique mais obéissent à des traditions et des législations distinctes.

La chimie du pastis est celle de l'anéthol, un terpène présent dans l'anis étoilé et le fenouil. Soluble dans l'alcool au-dessus de 30 % vol., l'anéthol précipite dès qu'on ajoute de l'eau, formant une émulsion de micro-gouttelettes qui diffuse la lumière : c'est l'effet louche, ce voile laiteux jaune doré qui transforme un liquide ambré en opale. Le phénomène est le même que pour l'absinthe, mais la couleur finale diffère -- jaune pour le pastis, vert-blanc pour l'absinthe -- parce que les pigments de départ ne sont pas les mêmes.

Le rituel de l'eau froide

Le service du pastis obéit à un protocole simple mais inflexible. Un volume de pastis pour cinq volumes d'eau froide. L'eau d'abord, la glace ensuite -- jamais l'inverse. Si les glaçons touchent le pastis pur, la chute brutale de température provoque une cristallisation de l'anéthol qui donne au mélange une texture grasse et un goût déséquilibré. L'eau, ajoutée lentement, déclenche la louche progressive, et c'est seulement après cette dilution que la glace vient maintenir la fraîcheur sans altérer la structure aromatique.

Ce rituel n'est pas qu'une question de chimie : c'est un marqueur culturel. Le pastis se boit à l'heure de l'apéritif, dehors, à l'ombre d'un platane ou sur une terrasse de port. Les Marseillais l'appellent pastaga. Il accompagne la pétanque, les olives, la tapenade. C'est la boisson de la lenteur méridionale, l'exact opposé du shot avalé au comptoir. La France en consomme 130 millions de litres par an -- plus de deux litres par habitant, toutes classes d'âge confondues --, et l'essentiel de cette consommation se concentre dans le sud-est, entre Bouches-du-Rhône et Var.

Mauresque, Perroquet, Tomate : les trois couleurs

Le pastis ne se boit pas seulement nature. Trois variations classiques, codifiées depuis des décennies, constituent un vocabulaire à part entière dans les bars du Midi. La Mauresque associe le pastis à un trait de sirop d'orgeat, qui adoucit l'anis et donne au mélange une rondeur amandée. Le Perroquet y substitue du sirop de menthe, créant un contraste frais et végétal, d'un vert éclatant dans le verre. La Tomate utilise du sirop de grenadine, pour un résultat plus sucré, d'un rouge orangé saisissant. Ces trois préparations ne sont ni des cocktails ni des recettes de barman : ce sont des gestes populaires, transmis de génération en génération, aussi codifiés qu'un café crème ou un demi-pression.

La renaissance artisanale

Pendant des décennies, le marché du pastis a été dominé par les marques industrielles -- Ricard, Pernod, Pastis 51 --, qui utilisent des arômes commerciaux et du caramel pour la coloration. La qualité est constante, le prix accessible, mais la complexité aromatique reste limitée. Depuis les années 1990, une poignée de distillateurs a entrepris de revenir aux sources : des plantes entières, des macérations longues, des recettes qui privilégient la diversité botanique sur l'efficacité industrielle.

Le fer de lance de ce mouvement est Henri Bardouin, produit par les Distilleries et Domaines de Provence à Forcalquier. Sa recette intègre plus de 65 plantes et épices récoltées sur les pentes du mont Ventoux et dans les collines de Haute-Provence : thym, romarin, sarriette, verveine, mais aussi cardamome, poivre, cannelle. Le résultat est un pastis d'une complexité remarquable, où l'anis ne domine plus en soliste mais s'intègre dans un ensemble polyphonique. D'autres producteurs ont suivi : le Pastis de l'Île de Ré, maritime et iodé, le Pastis Collioure, catalan et épicé. Ces pastis artisanaux coûtent deux à trois fois le prix d'un Ricard, mais ils ont réussi à transformer la perception du pastis -- d'un apéro de comptoir à un spiritueux de dégustation, digne d'être analysé avec la même attention qu'un gin botanique ou un mezcal de terroir.

L'apéritif qui ne meurt jamais

Le pastis est né d'une interdiction, a grandi dans la clandestinité, a été propulsé par un gamin de vingt-trois ans et s'est imposé comme l'apéritif le plus consommé de France. Il a survécu à deux guerres mondiales, aux restrictions de Vichy, à la concurrence des bières et des spritz, aux campagnes de santé publique. Il survit parce qu'il est plus qu'une boisson : c'est un rituel, un geste, un rythme -- celui de 18 heures dans le sud, quand le soleil descend et que les glaçons fondent dans le verre trouble. Les artisans qui le réinventent aujourd'hui ne cherchent pas à le moderniser : ils cherchent à lui rendre la complexité que l'industrialisation lui avait retirée. Le pastis n'a pas besoin d'être à la mode. Il est là, depuis presque un siècle, et il ne part pas.

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