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Mixologie
Spiritueux

Centerbe : la liqueur des cent herbes, concentré d'Abruzzes à 70 degrés

Mixologie
17 octobre 2023
7 min de lecture

Produite dans les Abruzzes à partir d'herbes cueillies sur les flancs du Gran Sasso et de la Maiella, la centerbe titre 70 % ABV et défie toutes les conventions des liqueurs de plantes. Portrait d'une spécialité confidentielle et radicale.

Centerbe : la liqueur des cent herbes, concentré d'Abruzzes à 70 degrés

Soixante-dix degrés et une couleur verte irréelle

La centerbe (prononcez « tchèn-TER-bé ») est l'une des liqueurs les plus extrêmes d'Europe. Elle titre 70 à 72 % ABV — davantage que l'absinthe, davantage que la Chartreuse VEP, davantage que presque tout ce qui se trouve légalement sur un back-bar. Sa couleur est d'un vert intense, presque fluorescent, obtenue sans colorant artificiel — uniquement par la chlorophylle extraite des dizaines de plantes qui la composent.

Le nom signifie « cent herbes » (cento erbe en italien), un chiffre symbolique. En pratique, les recettes varient de 30 à 80 plantes selon les producteurs. Mais l'intention est là : la centerbe n'est pas une liqueur mono-ingrédient. C'est un concentré végétal, un herbier liquide, un distillat qui tente de capturer la flore entière d'une montagne dans une bouteille.

Et cette montagne a un nom : la Maiella, massif calcaire des Abruzzes centrales, qui culmine à 2 793 mètres (Monte Amaro). Sur ses pentes poussent plus de 1 800 espèces végétales, dont beaucoup sont endémiques. C'est de cette biodiversité que la centerbe tire son caractère.

Origines monastiques dans l'Italie des montagnes

Les Abruzzes — région montagneuse du centre de l'Italie, coincée entre Rome et l'Adriatique — ont toujours été un territoire de bergers, de moines et d'herboristes. La tradition attribue l'invention de la centerbe aux moines bénédictins de l'abbaye de Santo Spirito a Maiella, fondée au XIIIe siècle par Pietro da Morrone (futur pape Célestin V, élu en 1294, démissionnaire cinq mois plus tard — le seul pape à avoir abdiqué avant Benoît XVI).

Les moines de la Maiella préparaient des infusions et des macérations d'herbes de montagne à des fins médicinales — une pratique commune à tous les ordres monastiques européens (les Chartreux avec la Chartreuse, les Bénédictins de Fécamp avec la Bénédictine). La centerbe serait née de cette pharmacopée monastique, probablement entre le XIVe et le XVIe siècle, avant de se diffuser dans les familles paysannes des vallées environnantes.

L'absence de documents précis sur les origines est typique des liqueurs de plantes italiennes : chaque famille, chaque hameau possédait sa propre version, transmise oralement, ajustée selon les plantes disponibles à chaque altitude et chaque versant.

La cueillette : de la plaine à 2 500 mètres

La fabrication de la centerbe commence par la cueillette — et c'est ici que le produit se distingue de la plupart des liqueurs herbales industrielles. Les plantes sont récoltées à différentes altitudes et à différentes saisons, car chaque espèce atteint son pic aromatique à un moment précis.

Les plantes les plus couramment citées dans les recettes : menthe pouliot (la dominante olfactive), gentiane jaune (amertume structurante), rue (Ruta graveolens, âcre et puissante), thym serpolet, origan sauvage, genévrier, anis vert, fenouil sauvage, millepertuis, sauge, romarin, lavande, absinthe (Artemisia absinthium), mélisse, camomille matricaire, angélique, cannelle (importée) et girofle (importé également).

La diversité botanique est stratégique : chaque plante apporte un registre aromatique — mentholé, amer, anisé, floral, épicé, balsamique — et l'assemblage vise un équilibre entre ces registres. Un producteur expérimenté ajuste les proportions d'une année à l'autre en fonction des conditions climatiques et de la qualité de la récolte.

Fabrication : macération et distillation

Deux méthodes coexistent pour produire la centerbe.

La macération — Les plantes fraîches ou séchées sont immergées dans de l'alcool neutre à haut degré (95 %) pendant 15 à 40 jours. Le macérat est ensuite filtré et dilué légèrement pour atteindre 70 % ABV. Cette méthode préserve la chlorophylle (d'où la couleur verte) et les composés amers hydrosolubles. C'est la méthode traditionnelle, celle de la plupart des producteurs artisanaux.

La distillation — Les plantes macérées sont redistillées en alambic. Le distillat est incolore (la chlorophylle ne passe pas à la distillation) et plus délicat en bouche. Certains producteurs combinent les deux techniques : un distillat de plantes pour la base, complété par un macérat pour la couleur et l'amertume.

Le titre élevé (70 % ABV) n'est pas un accident ni un argument marketing. Il est nécessaire pour maintenir en solution les huiles essentielles et les composés aromatiques extraits des plantes. À un degré inférieur, ces composés précipiteraient et le liquide deviendrait trouble. La centerbe est un spiritueux dont le titre est dicté par la chimie, pas par la bravade.

Toro : la maison qui a sauvé la centerbe

La distillerie Toro (officiellement Enrico Toro S.r.l.), fondée en 1817 à Tocco da Casauria (province de Pescara), est le producteur le plus célèbre de centerbe. La famille Toro produit la Centerba Toro depuis sept générations, selon une recette transmise dont les proportions exactes restent secrètes.

La Centerba Toro se présente dans une bouteille reconnaissable — longue, fine, avec une étiquette bleue et or. Le liquide est d'un vert intense. Le nez est explosif : menthe, eucalyptus, anis, avec des notes plus profondes de gentiane et de résine. En bouche, l'alcool est étonnamment soyeux malgré les 72 % — les huiles essentielles enrobent le palais avant que l'amertume ne se déploie en finale.

D'autres producteurs méritent mention : Jannamico (Ortona, Chieti), qui produit une centerbe depuis 1888, et Evangelista (Lanciano), dont la version est légèrement plus sucrée que la Toro. Mais la Centerba Toro reste la référence — elle représente plus de 80 % du volume commercial de la catégorie.

Comment boire la centerbe

En Abruzzes, la centerbe se boit de trois façons :

Pura — Quelques gouttes (2 cl maximum) dans un petit verre, après le repas. On ne la descend pas d'un trait — on la sirote, en la laissant réchauffer sur le palais. Le titre élevé libère les arômes lentement, comme un parfum en diffusion.

Nel caffè — Trois à cinq gouttes dans un espresso. La menthe et l'anis transforment le café en expérience polysensorielle. C'est l'usage le plus courant dans les bars des Abruzzes — demandez un « caffè con centerba » et le barista saura.

Sulla neve — Sur de la neige ou de la glace pilée. L'eau de fonte dilue progressivement l'alcool et révèle des arômes que la concentration masquait.

En mixologie, la centerbe fonctionne comme un bitters surpuissant — quelques gouttes suffisent à transformer un cocktail :

  • Centerbe & Tonic — 1,5 cl centerbe, 15 cl tonic, zeste de citron. Le rapport est inversé par rapport à un gin tonic classique — la centerbe est trop puissante pour être l'ingrédient majoritaire.
  • Last Word des Abruzzes — Gin, centerbe (à la place de la Chartreuse), marasquin, citron vert. Réduire la dose de centerbe de moitié par rapport à la recette originale.
  • Caffè Corretto poussé — Espresso shakeré avec 1 cl de centerbe, 1 cl de sirop de vanille, glace. Un espresso martini à l'italienne.

La sœur radicale de la Chartreuse

La comparaison avec la Chartreuse est inévitable — et instructive. Les deux sont des liqueurs monastiques, herbales, vertes, à haut degré. Mais là où la Chartreuse verte (55 % ABV, 130 plantes) cherche l'équilibre et la complexité harmonieuse, la centerbe (70 % ABV, 30-80 plantes) assume une radicalité presque brutale. La Chartreuse est un orchestre symphonique ; la centerbe est un groupe de punk alpin qui joue plus fort que tout le monde.

Cette radicalité explique à la fois le culte que la centerbe inspire chez les amateurs de spiritueux extrêmes et son confinement commercial. Presque inconnue hors d'Italie, rare même dans le reste de la péninsule (les Romains la connaissent, les Milanais beaucoup moins), la centerbe est un spiritueux de territoire au sens le plus strict — un produit qui ne voyage pas bien parce qu'il ne consent à aucun compromis.

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L'abus d'alcool est dangereux pour la santé. À consommer avec modération.