Deux hôtels, un nom
L'histoire du Waldorf Astoria est celle de deux hôtels rivaux qui fusionnèrent. En 1893, William Waldorf Astor ouvrit le Waldorf Hotel sur la Cinquième Avenue à Manhattan. Quatre ans plus tard, son cousin John Jacob Astor IV ouvrit l'Astoria Hotel juste à côté. Les deux hôtels furent connectés par un couloir — le fameux « Peacock Alley » — et devinrent le Waldorf-Astoria, le plus grand hôtel du monde à l'époque.
Le premier Waldorf-Astoria fut démoli en 1929 pour faire place à l'Empire State Building. Un nouveau Waldorf-Astoria ouvrit en 1931 sur Park Avenue, à la hauteur de la 49th Street. C'est cet hôtel — un monument Art Déco de 47 étages — qui est devenu le Waldorf iconique, fréquenté par les présidents américains, les chefs d'État étrangers et les stars de Hollywood.
Le bar comme institution
Le bar du Waldorf-Astoria était, dès sa création, un espace de prestige. Contrairement aux saloons de l'époque — des établissements bruyants, masculins, où la bière et le whiskey coulaient à flots —, le bar du Waldorf était un salon élégant où les cocktails étaient préparés par des bartenders en uniforme, servis dans de la verrerie fine, et consommés par une clientèle en costume de soirée.
Albert Stevens Crockett, journaliste et historien du Waldorf, publia en 1935 le Old Waldorf-Astoria Bar Book, un recueil de centaines de recettes de cocktails servis au bar de l'hôtel avant la Prohibition. Le livre est une mine d'or pour les historiens du cocktail — il documente des recettes qui seraient autrement perdues, avec leurs noms souvent fantaisistes (le « Brain Duster », le « Morning Glory Fizz », le « Corpse Reviver »).
Les cocktails du Waldorf
Le Rob Roy — Scotch whisky, vermouth italien, bitters Angostura. Le « Manhattan écossais », créé au Waldorf en 1894 pour célébrer la première de l'opérette Rob Roy de Reginald De Koven. Le Rob Roy est au scotch ce que le Manhattan est au rye — un cocktail stirred, puissant et élégant.
Le Bronx Cocktail — Gin, vermouth sec, vermouth italien, jus d'orange. Créé par Johnnie Solon, bartender du Waldorf, au début du XXe siècle. Le Bronx était l'un des cocktails les plus populaires de la Belle Époque — avant de disparaître presque complètement après la Prohibition.
Le Waldorf Cocktail — Bourbon, absinthe, vermouth italien, bitters. Un Old Fashioned avec une pointe d'absinthe qui porte le nom de l'hôtel.
La Prohibition et l'après
La Prohibition (1920-1933) dévasta le bar du Waldorf. Les bartenders furent licenciés, les bouteilles confisquées, et le bar fermé. Certains bartenders émigrèrent à l'étranger — à Londres, à Paris, à La Havane — emportant avec eux les recettes du Waldorf.
Le livre de Crockett, publié deux ans après la fin de la Prohibition, fut un acte de préservation. Il documente un monde disparu — celui des bars d'hôtel de la Belle Époque, où les bartenders connaissaient chaque client par son nom et où chaque cocktail avait une histoire.
L'héritage du Waldorf
Le Waldorf Astoria a fermé pour rénovation en 2017. Sa réouverture, prévue pour transformer une partie de l'hôtel en résidences de luxe, a suscité des craintes quant au sort du bar historique. Mais l'héritage du Waldorf dépasse ses murs : le Rob Roy, le Bronx Cocktail et le livre de Crockett font partie du patrimoine mondial du cocktail. Le Waldorf a prouvé que le bar d'hôtel pouvait être un lieu de création — pas seulement un comptoir où l'on sert des boissons aux clients de passage.




