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Mixologie
Histoire

L'histoire du Blue Hawaii : quand le tiki devint bleu

Mixologie
9 décembre 2024
6 min de lecture

Le Blue Hawaii est né en 1957 au Hilton Hawaiian Village de Waikiki, quand le bartender Harry Yee répondit à une demande commerciale de Bols avec un cocktail bleu qui devint l'icône visuelle du tiki. Son histoire est celle du marketing, du spectacle et d'Hawaii.

L'histoire du Blue Hawaii : quand le tiki devint bleu

Un bartender, un commercial et une bouteille bleue

Le Blue Hawaii est né d'un problème commercial. En 1957, un représentant de la maison Bols — le distillateur néerlandais fondé en 1575 — visitait les bars de Waikiki pour promouvoir son curaçao bleu, une liqueur d'orange teintée de bleu dont personne ne savait que faire. Il s'adressa à Harry Yee, le head bartender du Hilton Hawaiian Village, l'immense complexe hôtelier du milliardaire Conrad Hilton sur la plage de Waikiki.

Yee — un bartender hawaïen d'origine chinoise qui exerçait depuis les années 1930 — accepta le défi. Il créa un cocktail tropical où le curaçao bleu n'était pas un gadget mais un élément essentiel : le bleu profond de la liqueur, dilué par le jus d'ananas et le lait de coco, produisait un azur tropical qui évoquait le ciel d'Hawaii et les eaux du Pacifique. Le Blue Hawaii était né.

La culture tiki : le contexte

Le Blue Hawaii s'inscrit dans la vague tiki qui déferlait sur les États-Unis depuis les années 1930. Jeff Berry, historien du tiki et auteur de l'entrée du Oxford Companion to Spirits and Cocktails, retrace cette histoire à un seul homme : Ernest Raymond Beaumont Gantt, alias Donn Beach, un ancien bootlegger qui ouvrit Don the Beachcomber's dans le hall d'un hôtel hollywoodien quelques semaines après la fin de la Prohibition en 1934.

Beach prit le Planter's Punch — la formule simple des Caraïbes (rhum, citron vert, sucre) — et la compliqua. Au lieu d'un seul jus d'agrume, il en mettait deux ou trois. Au lieu d'un seul sucre, il mélangeait plusieurs édulcorants. Au lieu d'un seul rhum, il combinait deux ou trois distillats radicalement différents. Les boissons tiki, écrit Berry, sont « essentiellement des boissons caraïbes au carré ou au cube ».

Son rival le plus redoutable, Victor « Trader Vic » Bergeron, voyagea dans les Caraïbes pour étudier les cocktails tropicaux et trouva son propre style en créant des variations sur le Daiquiri plutôt que sur le Planter's Punch. Trader Vic engendra le Scorpion, le Fog Cutter et le Mai Tai — trois boissons qui rivalisèrent avec les « rhum rhapsodies » de Beach.

Hawaii : le cinquantième État

L'arrivée du Blue Hawaii en 1957 coïncida avec un moment clé de l'histoire tiki. La fin de la Seconde Guerre mondiale avait ramené des millions de GIs du Pacifique Sud. Quelles que soient les horreurs de leur expérience de combat, la plupart avaient de bons souvenirs d'Hawaii, qui servait de centre de transit pour les troupes. Pour revivre leur idylle hawaïenne, ils affluaient vers les restaurants faux-polynésiens de leurs villes natales.

Quand Hawaii devint le cinquantième État en 1959 — deux ans après la création du Blue Hawaii — les États-Unis entiers étaient infectés de fièvre tropicale. Les bowlings s'appelaient Kona Lanes. Les parcs d'attractions devenaient Tiki Gardens. Les banlieusards portaient des chemises hawaïennes, écoutaient de la musique « exotica » et organisaient des luaus dans leur jardin. Le Blue Hawaii — bleu comme le Pacifique, tropical comme un coucher de soleil à Waikiki — était le cocktail parfait pour cette époque.

Harry Yee : le bartender innovateur

Harry Yee mérite plus qu'une note de bas de page dans l'histoire du cocktail. Au-delà du Blue Hawaii, il est crédité d'avoir inventé la garniture en orchidée dendrobe — une fleur tropicale placée sur le bord du verre qui devint la signature du cocktail hawaïen. Avant Yee, les garnitures tropicales étaient des parapluies en papier et des tranches d'ananas. Après Yee, les fleurs comestibles devinrent un standard du bar tiki.

Yee travailla au Hilton Hawaiian Village pendant plus de trente ans. Son bar, le Tapa Bar, devint une destination en soi — les touristes venaient spécifiquement pour les cocktails de Yee. Il est estimé qu'il servit plus d'un million de Blue Hawaiis au cours de sa carrière.

La recette classique

Le Blue Hawaii de Harry Yee :

  • 30 ml de rhum blanc
  • 30 ml de vodka
  • 15 ml de curaçao bleu (Bols)
  • 90 ml de jus d'ananas
  • 30 ml de sweet and sour mix (ou 15 ml citron + 15 ml sirop)

Secouer avec de la glace. Verser dans un grand verre rempli de glace pilée. Garnir d'une tranche d'ananas, d'une cerise au marasquin et d'une orchidée.

La confusion entre « Blue Hawaii » et « Blue Hawaiian » est fréquente. Le Blue Hawaiian, créé plus tard, remplace le sweet and sour mix par de la crème de noix de coco — ce qui en fait un Piña Colada bleu. Les deux sont de bons cocktails, mais ce sont des cocktails différents.

Le déclin et la résurrection

La culture tiki entra dans son déclin à la fin des années 1970. Le spectre du Vietnam rendit la Pop Polynésienne culturellement naïve. Le Mai Tai céda le pas à la Margarita. Le Zombie fut remplacé par le Screaming Orgasm. Les barmans tiki se dispersèrent, emportant leurs recettes secrètes.

Le Blue Hawaii devint un symbole de tout ce que la mixologie « sérieuse » méprisait : un cocktail bleu, sucré, servi dans un verre à ouragan avec un parapluie en papier. Pendant vingt ans, le commander dans un bar craft était un faux pas social.

La redécouverte du tiki dans les années 2000 — portée par des historiens comme Jeff Berry (Beachbum Berry's Sippin' Safari, 2007) et des bars comme Smuggler's Cove à San Francisco — réhabilita le Blue Hawaii comme un cocktail légitime. Les bartenders modernes le réinterprètent avec des rhums agricoles, du curaçao artisanal et du jus d'ananas frais — une version qui ferait sourire Harry Yee.

L'héritage du bleu

Le Blue Hawaii a ouvert la voie à tous les cocktails colorés qui suivirent. Sans le curaçao bleu de Bols et l'imagination de Harry Yee, il n'y aurait pas de Blue Lagoon, pas de Blue Margarita, pas de ces cocktails turquoise qui illuminent les happy hours du monde entier. Le bleu est la seule couleur alimentaire qui n'existe pratiquement pas dans la nature — aucun fruit, aucune fleur comestible ne produit un bleu véritable. Le curaçao bleu est une invention pure, un artifice de colorant alimentaire.

Et pourtant, quand ce bleu artificiel se mélange au jaune du jus d'ananas dans un verre rempli de glace pilée, le résultat évoque quelque chose de profondément naturel : le ciel, la mer, l'horizon. C'est la magie du Blue Hawaii — un cocktail entièrement artificiel qui réussit, malgré tout, à évoquer le paradis.

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