Le tiki, ce genre méprisé
Le tiki a longtemps été le genre le plus méprisé du monde du cocktail. Inventé dans les années 1930 par Donn Beach (Don the Beachcomber's, Hollywood, 1934) et Trader Vic (Oakland, fin des années 1930), le tiki a connu un âge d'or dans les années 1940-1960 avant de sombrer dans le ridicule. Les bars à tiki des années 1980 étaient des parodies — des cocktails fluorescents servis dans des verres en forme d'ananas avec des parapluies en papier, sans aucun lien avec les cocktails originaux de Beach et Bergeron.
La renaissance du tiki, amorcée par le travail d'historiens comme Jeff Berry (auteur de Beachbum Berry's Sippin' Safari, 2007) et par l'ouverture de bars comme le Smuggler's Cove de Martin Cate à San Francisco (2009), a réhabilité le genre. Les cocktails tiki de Beach et Bergeron — le Mai Tai, le Zombie, le Fog Cutter — étaient des punchs complexes, multicouches, avec plusieurs rhums, des jus frais et des sirops faits maison. Ils méritaient le même respect que le Manhattan ou le Negroni.
Jane Danger a participé à cette réhabilitation depuis Brooklyn.
Le Cienfuegos et les débuts new-yorkais
Danger a fait ses armes dans les bars de Manhattan et Brooklyn au début des années 2010, une période où la scène tiki new-yorkaise commençait à se structurer. Le Cienfuegos, un bar cubain du Lower East Side lié au Ravi DeRossi Group (le même groupe qui possédait Death & Co), proposait des cocktails d'inspiration caribéenne dans un décor de La Havane d'avant Castro. C'est dans cet environnement que Danger a développé sa maîtrise des cocktails à base de rhum — daiquiris, mojitos, swizzles, punchs.
Le travail avec les rhums exige une connaissance approfondie de la diversité du produit. Un rhum agricole de Martinique (grassy, herbacé), un rhum jamaïcain (funky, estéré), un rhum de la Barbade (rond, boisé) et un rhum demerara de Guyane (sombre, mélasseux) sont des spiritueux radicalement différents. Les cocktails tiki de Beach combinaient souvent deux ou trois rhums dans une seule recette — une technique qui demande une compréhension fine de la manière dont les profils aromatiques se complètent.
Mother of Pearl : le tiki de Brooklyn
Mother of Pearl, le bar que Danger a contribué à diriger dans le quartier de Williamsburg à Brooklyn, était un bar tiki sans le kitsch. Le décor évoquait les tropiques sans recourir aux bambous en plastique et aux masques polynésiens. Les cocktails étaient des créations originales inspirées du répertoire tiki classique — des punchs multicouches, des swizzles rafraîchissants, des cocktails au rhum vieilli — mais préparés avec les standards du cocktail craft : jus frais, sirops maison, bitters artisanaux.
Le choix de Brooklyn n'était pas anodin. Williamsburg, dans les années 2010, était l'épicentre de la culture hipster new-yorkaise — un quartier où l'authenticité, le DIY et l'anti-conformisme étaient des valeurs cardinales. Un bar tiki à Williamsburg ne pouvait pas être un pastiche des années 1960 — il devait être sincère, techniquement irréprochable et culturellement conscient.
Les femmes derrière le comptoir
Le monde du bar a un problème de genre. Malgré la présence historique de femmes remarquables — Ada Coleman au Savoy Hotel de Londres (1903-1926), Julie Reiner au Flatiron Lounge et Clover Club à New York, Ivy Mix au Leyenda de Brooklyn —, l'industrie reste majoritairement masculine dans ses postes de direction. Les bartenders femmes rapportent régulièrement des expériences de sexisme, de harcèlement et de discrimination.
Danger a contribué à la visibilité des femmes dans l'industrie du bar en occupant des postes de direction, en formant des bartenders de tous genres, et en participant à des initiatives collectives pour améliorer les conditions de travail dans les bars. Son approche n'était pas celle du manifeste — elle ne cherchait pas à faire du bruit — mais celle de l'exemple : en étant excellente dans son travail, elle démontrait que la compétence n'a pas de genre.
La complexité tiki comme terrain d'excellence
Le tiki est, techniquement, le style de cocktail le plus exigeant. Un Zombie classique de Donn Beach contient sept ingrédients. Un Navy Grog en contient cinq. Un Fog Cutter en contient six, avec trois bases spiritueuses différentes (rhum, gin, cognac). Chaque ingrédient doit être dosé avec précision — un millilitre de trop de falernum ou de trop peu de citron vert déséquilibre l'ensemble.
Danger maîtrisait cette complexité avec une aisance qui impressionnait ses pairs. Ses cocktails tropicaux combinaient des couches de saveurs — rhum agricole pour la vivacité, rhum jamaïcain pour le funk, orgeat maison pour la douceur, citron vert pour l'acidité, bitters tiki pour l'amertume — dans des équilibres qui semblaient simples mais qui résultaient d'heures de calibrage.
Le bar comme espace politique
Le travail de Danger s'inscrit dans un contexte plus large : celui d'une industrie du bar qui, dans les années 2010, a commencé à interroger ses propres structures de pouvoir. Les mouvements #MeToo et les scandales de harcèlement dans la restauration ont forcé l'industrie à affronter des problèmes longtemps ignorés : le sexisme systémique, l'alcoolisme professionnel, les horaires destructeurs, l'absence de couverture santé pour les bartenders.
Danger a participé à cette prise de conscience en soutenant des initiatives comme Speed Rack, une compétition de bartending exclusivement féminine dont les bénéfices sont reversés à la recherche sur le cancer du sein. L'événement, créé en 2011 par Ivy Mix et Lynnette Marrero, combine compétition, solidarité et visibilité pour les femmes du bar.

