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Mixologie
Histoire

Les grands bartenders : de Jerry Thomas à la génération craft

Mixologie
10 juin 2025
6 min de lecture

L'histoire du cocktail est aussi celle de ses bartenders. De Jerry Thomas et son Blue Blazer enflammé (1860) à Sasha Petraske et son Milk & Honey (2000), les grands bartenders ont inventé, préservé et réinventé la culture du cocktail.

Les grands bartenders : de Jerry Thomas à la génération craft

Le bartender comme artiste

Le bartender moderne — expert en spiritueux, historien du cocktail, chimiste amateur, psychologue de comptoir — est le produit d'une évolution de deux siècles. Au début du XIXe siècle, le « barkeeper » était un serveur qui versait du whisky dans un verre. À la fin du siècle, le bartender était une célébrité. Au XXIe siècle, il est devenu un auteur, un entrepreneur et un gardien de patrimoine.

Jerry Thomas : le père fondateur (1830-1885)

Jeremiah P. Thomas — « Professor Jerry » — est le premier bartender célèbre de l'histoire. Né à Sackets Harbor, New York, en 1830, il débuta au bar de l'El Dorado Saloon de San Francisco pendant la ruée vers l'or. Thomas devint célèbre pour son spectacle autant que pour ses cocktails. Son numéro signature : le Blue Blazer, un cocktail enflammé qu'il versait en arc de feu d'un mug en argent à un autre — un exploit pyrotechnique qui fascinait les clients et terrifiait les assureurs.

En 1862, Thomas publia How to Mix Drinks, or The Bon-Vivant's Companion — le premier livre de cocktails jamais écrit par un bartender professionnel. Le livre contenait des recettes de cocktails, de punchs, de toddys et de fizzes, et établissait Thomas comme l'autorité en matière de boissons mélangées. Le Oxford Companion note que Thomas « proposa treize variations sur le cocktail : des simples, des élaborées, une version champagne, un Japanese Cocktail, et trois versions du Crusta ».

Thomas était aussi un homme de spectacle. Il voyageait avec un set de barware en argent massif d'une valeur de 4 000 dollars (une fortune à l'époque). Il défiait les bartenders des villes où il passait. Il était, avant l'heure, une marque.

Harry Johnson : le rival savant (1845-1933)

Si Thomas était le showman, Harry Johnson était le technicien. Son Bartender's Manual (1882), publié vingt ans après le livre de Thomas, était plus méthodique, plus détaillé et plus professionnel. Johnson codifiait les pratiques du bar : comment tenir un shaker, comment verser, comment présenter un cocktail. Il est l'inventeur reconnu du Bijou.

Johnson et Thomas furent rivaux toute leur vie. Tous deux revendiquaient le titre de « meilleur bartender d'Amérique ». La Police Gazette — le magazine sportif et mondain de l'époque — organisa un concours de bartending dont la médaille devint le prix le plus convoité de la profession.

Ada Coleman : la première femme derrière le comptoir (1875-1966)

Ada « Coley » Coleman fut head bartender du Savoy Hotel de Londres de 1903 à 1926 — une position extraordinaire pour une femme à cette époque. Elle créa le Hanky Pankygin, vermouth italien et Fernet-Branca — pour l'acteur Sir Charles Hawtrey. Quand il goûta le cocktail, Hawtrey s'exclama : « By Jove! That is the real hanky-panky! » Le nom resta.

Coleman servit les clients les plus illustres de son époque : le Prince de Galles, Mark Twain, Charlie Chaplin. Sa carrière au Savoy prit fin en 1926, quand l'hôtel la remplaça par Harry Craddock — un homme. L'injustice de ce remplacement est devenue un symbole de la lutte pour l'égalité dans le monde du bar.

Harry Craddock : le bartender de la Prohibition (1876-1963)

Craddock était un bartender américain qui émigra à Londres quand la Prohibition rendit son métier illégal aux États-Unis. Il devint head bartender du Savoy en 1925 et publia The Savoy Cocktail Book en 1930 — l'un des livres de cocktails les plus influents du XXe siècle. Le livre documente des centaines de recettes de l'entre-deux-guerres, dont beaucoup seraient perdues sans lui.

Craddock incarna la délocalisation de la culture cocktail américaine vers l'Europe pendant la Prohibition. Les meilleurs bartenders américains émigrèrent à Paris (Harry McElhone au Harry's New York Bar), à Londres (Craddock au Savoy) et à La Havane (où les bartenders cubains mélangeaient les influences américaines et caribéennes). La Prohibition ne tua pas le cocktail — elle l'exila.

Trader Vic et Donn Beach : les rois du tiki

Victor « Trader Vic » Bergeron (1902-1984) et Ernest Raymond Beaumont Gantt, alias Donn Beach (1907-1989), inventèrent la culture tiki dans les années 1930. Beach ouvrit Don the Beachcomber's à Hollywood en 1934 ; Bergeron transforma son restaurant d'Oakland en temple polynésien. Leurs cocktails — Mai Tai, Zombie, Fog Cutter, Scorpion — étaient des punchs caraïbes « au carré », avec des couches multiples de rhums, de jus et de sirops faits maison.

Beach protégeait ses recettes en les cryptant — remplaçant les noms d'ingrédients par des numéros sur les bouteilles. Malgré cela, ses recettes fuyaient via les barmans qu'il formait. À la fin des années 1930, plus de 150 bars polynésiens servaient ses cocktails.

Dale DeGroff : le catalyseur de la renaissance

Dale DeGroff — « King Cocktail » — est l'homme qui déclencha la renaissance du cocktail craft. En 1987, il devint head bartender du Rainbow Room au sommet du Rockefeller Center à New York. Au lieu de servir les cocktails industriels de l'époque (à base de mélanges pré-faits et de jus en boîte), DeGroff revint aux recettes classiques avec des ingrédients frais. Il pressait ses propres jus de citron. Il utilisait de vrais bitters. Il faisait du flair — cette technique de jonglage de bouteilles — tout en servant des cocktails historiquement fidèles.

DeGroff forma une génération entière de bartenders qui allaient ouvrir les bars les plus influents du XXIe siècle. Il est le lien direct entre le monde d'avant la Prohibition et la renaissance craft.

Sasha Petraske : le bar réinventé (1973-2015)

Sasha Petraske ouvrit Milk & Honey à New York en 2000 — un bar sans enseigne, accessible uniquement sur réservation, où les téléphones portables étaient interdits et où les cocktails étaient préparés avec une précision obsessionnelle. Milk & Honey n'était pas un bar — c'était un manifeste. Petraske croyait que le cocktail méritait le même respect que la haute cuisine : des ingrédients de première qualité, une technique irréprochable, un service attentif.

Le modèle Milk & Honey — speakeasy moderne, bar caché, expérience intime — se répandit dans le monde entier. L'Experimental Cocktail Club de Paris (2007), le Nightjar de Londres, le Candelaria de Paris, le PDT de New York — tous descendent de l'idée de Petraske. Le bartender n'était plus un serveur. Il était un artisan.

La génération actuelle

Les bartenders du XXIe siècle sont les héritiers de toutes ces traditions. Ryan Chetiyawardana (Mr Lyan, Londres) explore la durabilité et le zéro-déchet. Monica Berg (Tayer + Elementary, Londres) redéfinit le bar comme un espace inclusif. Rémy Savage (Little Red Door, Paris) marie cocktails et art contemporain. Shingo Gokan (SG Club, Tokyo) fusionne les traditions japonaise et américaine.

Chaque génération se construit sur la précédente. Jerry Thomas a inventé le métier. Harry Johnson l'a codifié. Ada Coleman l'a ouvert aux femmes. Craddock l'a préservé pendant la Prohibition. DeGroff l'a ressuscité. Petraske l'a réinventé. Les bartenders d'aujourd'hui l'enrichissent — et préparent le terrain pour ceux qui viendront après.

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